vendredi 26 septembre 2014

COTE 137 . 12 . LA PROPOLIS

Cette nuit-là , l'artillerie ennemie s'était déchaînée . Elle avait pilonné nos lignes
au gros calibre .

Notre tranchée n'avait plus forme de tranchée . Aucun obus ne l'avait frappé di-
rectement mais quelques-uns avaient boursouflé ses abords et elle était en partie
obstruée par des parapets éboulés dans un fouillis de barbelés . Pendant l'accal-
mie qui suivit l'orage , à l'aube , nous tentions de dégager le boyau à la pelle de
terrassier . Puis il nous faudrait combler les sapes et colmater les brèches . Le
poilu est un maçon .

Martial , en expédiant par-dessus bord une pelletée de boue : "Connais-tu la pro-
polis ?"

Je m'appuyai sur le manche de ma pelle : "Qu'est-ce que c'est ? … de quoi parles-
tu , Martial ?"

Lui , sans s'arrêter de travailler : "De la propolis …"

Je crevais de soif : "Ça se boit ?"

Lui : "Non … les abeilles la fabriquent … c'est une savante cuisine … un mélange
de sécrétions et de substances végétales …" . J'aidai Martial à extraire du fond dé-
trempé de la tranchée un étai tordu par la puissance du feu … "L'écorce de pin …
ou les bourgeons de marronnier …" . Entre notre trou et la cote 137 , ce qui  res-
tait de l'ancienne forêt , c'était une dizaine de moignons … des pins … des mar-
ronniers … de tels arbres existaient-ils quelque part ? … Martial : "Les ouvrières
la transportent comme le pollen dans leurs pattes arrière" … Comment étaient donc
faites les abeilles ? … leurs rayures ? … bzz … bzz … . Martial : "et les maçonnes
la retravaillent avec leur cire et leur salive … elles font un mortier pour colmater
les fissures de la ruche …"

Moi : "D'où sors-tu cette science ? … tu es apiculteur ?"

Du fer de sa pelle , Martial toucha un bout de métal . C'était un casque . "Merde ! …
il y a quelqu'un là-dessous ! … hé , les gars … par-ici ! …" . Il fallut cisailler des
barbelés et dégager la terre … C'était Goncalvès , bel et bien mort pour la France …
ouvrier agricole dans le civil … sacré buveur ! … nous ne pûmes l'extirper … la
moitié de son corps était pris dans la glaise . Martial : "On trouve dans les ruches
de petits animaux morts … souris … mulots …" . Les mains sur les hanches , il
regardait la partie supérieure de Goncalvès . "Les abeilles sont trop faibles pour
les sortir … alors , un coup de propolis pour les momifier et éviter la décomposi-
tion …" . Martial était maintenant dans mes yeux et sur ses lèvres lanternait un
demi-sourire …

Il nous fallut deux bonnes heures de pioche pour détacher Goncalvès de sa gangue .

mercredi 24 septembre 2014

A BELOUCHIA GOUBA

J'etais à Belouchia Gouba le 30 octobre 1961 .

A 11h32 , l'île a tremblé .

Les vitres ont tinté et les catainers du tramway ont craché des flammes .

Puis tout s'est arrêté .

Ceux qui marchaient dans la rue se sont figés , ceux qui étaient chez eux sont sortis sur le
pas de leur porte , ceux qui circulaient à vélo sont descendus de leur monture et , comme
ceux qui réparaient leurs filets sur la darse , ils ont levé la tête vers le nord .

Quelque chose avait crevé notre ciel polaire , sombre ciel d'octobre tirant vers le noir car
Belouchia Gouba est sur le 76e parallèle , et par le trou qui s'agrandissait par à-coups ,
irradiait une lueur aveuglante . Les tristes lichens qui brunissent nos collines hors de la
ville giclèrent de bleu électrique et de pourpre ; les tôles grises du tramway et des bara-
quements du port blanchirent comme la cendre d'un volcan . Tous , nous mîmes nos mains
en visière car les murs , les rails du chemin de fer , les poutrelles métalliques du pont
renvoyaient sur nos rétines l'intolérable éclat . Sur les façades , sur les chaussées , nos
longues ombres immobiles imprimaient leurs formes .

Un silence minéral tomba sur la ville .

A 11h41 , soit 9 minutes après l'apparition du phénomène , une bourrasque brûlante
s'engouffra dans les rues . Les casquettes volèrent dans la poussière , les poubelles rou-
lèrent , sur le port les grues tournèrent en grinçant sur leur axe , le vélo que j'avais posé
sur la bordure du trottoir tomba dans un bruit de sonnette . Au bout de la rue , une force
invisible poussait l'eau hors du port et , pour la première fois de ma vie , je vis nos
bateaux versés sur l'immonde cloaque . Là-bas , dans la toundra , les joncs étaient
couchés .

L'eau du port revint en trombe à 11h43 , charriant des tonnes d'ordures et le vent tomba .
Au jour terrible succéda la nuit noire .

"Tsar Bomba" , l'impératrice des bombes , venait d'exploser .

DESMOND 7 . JACKIE K.

- "Desmond !" . Voix du Président . Il m'apostrophe sur le chemin de l'incinérateur C .
- "Desmond ! … encore avec vos saloperies de paperasses ! … ah , ah ! … les Services
Secrets ! … Services Secrets mon cul ! … des racontars , Desmond , des racontars ! …
brûlez-moi ces saletés et venez prendre un scotch en repassant par là !" . Rigolard :
"J'en apprends de belles sur vous !"
- Moi : "De belles sur moi , Monsieur le Président !?"
- Le Président : "Allez Desmond , Grand Prêtre du feu … allez brûler ces cancans …
réduisez en cendres ces contes à dormir debout … et revenez-moi vierge et immaculé …"
Je passai 30 kgs de documents strictement confidentiels dans l'incinérateur C .
Le Président m'attendait à la porte de son bureau et tendait son bras droit vers l'intérieur :
"Entrez , Desmond , j'ai soif … scotch ?"
- Moi : "Coca , Monsieur le Président"
Le Président , farfouillant dans son réfrigérateur : "Toujours aussi sobre ! … asseyez-
vous … sobre … sobre ! … j'en apprends de belles sur vous … j'ai vu cette nuit ce cher
Henry , cette vieille commère … sacré Desmond !"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Be quite , Desmond … vous me plaisez de plus en plus … ah , ah …
vous êtes un vrai bonheur … vous m'épatez , Desmond ! …"
Il se redresse , pose sur le bureau en face de moi un verre de Coca . Il se sert un double
scotch . "Cheers !" … Le Président est debout … J'ai devant moi l'homme le plus puissant
de la terre . Il s'enfile sans faiblir trois gorgées de Chivas Regal 25 ans .
- Le Président : "Jackie K. ?" , dit-il
Je sursaute : "Oui , Monsieur le Président ?"
- Le Président . Un spasme labial (çà doit être en français un rictus) découvre ses dents de
requin : "Çà vous dit quelque chose ?"
- Moi : "Oui , bien entendu … qui ne connaît pas Jackie Kennedy , Monsieur le Président ?"
Le Président . Il est resté debout . Il tourne son verre dans sa main droite : "Oui , Desmond …
qui ne connaît pas Jackie Kennedy ? … mais tout le monde ne couche pas avec !"
- Moi . Je rougis . Je bredouille : "Certes , Monsieur le Président !"
- Le Président . Il s'esclaffe : "Certes ! … certes ! … vous avez de ces expressions ,
Desmond ! … comment c'était ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … c'est-à-dire que …"
- Le Président : "Là où il est ce vieux John , il doit lui pousser des cornes … ah , ah ! …
bravo Desmond … cheers ! …"

lundi 22 septembre 2014

MA GUITARE .

Il y a des jours où je gratte ma guitare à contre-coeur . Elle ne s'accorde plus
aux choses , le ciel est trop bleu , les ombres impossibles et la présence de mes
amis incompréhensible . Tout s'évertue à exister en somnolant , les gestes sont
petits , ils hésitent sans raison et ne sont causes de rien . Du vent dans le feuil-
lage , il n'y en a pas , et de respiration au bord des lèvres , non plus . Choses
à l'arrêt , temps immobile , je pose ma guitare et dors .

CHARLES X , L'ARCHEVÊQUE ET MOI . ( histoire du Saint-Chrême )

IMPÉRATIF PLURIEL ET PASSÉ-SIMPLE :
Charles était en attente d'onction . A l'Archevêque et à ses sbires , je dis : "L'oignons !"
et nous l'oignîmes .
PLUS-QUE-PARFAIT DU SUBJONCTIF :
A l'Archevêque : "Vous l'eussiez oint deux fois , ç'eut été une de trop"
IMPARFAIT DU SUBJONCTIF :
Que nous oignissions Charles était une chose . Que nous régnassions à sa place en était
une autre .
PARTICIPE PRÉSENT :
Oignant Charles , l'Archevêque prit son pied dans le tapis du maître-autel et c'est de
justesse que nous le rattrapâmes Charles et moi .
INFINITIF PASSÉ :
L'avoir oint était notre fierté . (La mienne et celle de l'Archevêque) .
CONDITIONNEL PASSÉ 1ere FORME :
Si nous avions su , nous ne l'aurions point oint .
FUTUR SIMPLE :
Les Rois futurs , nous les oindrons .
IMPÉRATIF PRÉSENT :
A l'Archevêque , je dis : "Oins-le … et il l'oignit .
FUTUR ANTÉRIEUR :
"Quand nous l'aurons oint" , dit l'Archevêque , "nous nous servirons une bière-pression" .
INFINITIF PRÉSENT :
Oindre Charles était du ressort de l'Archevêque . Je l'assistai .
CONDITIONNEL PASSÉ 2e forme :
Que nous l'eussions oint ou pas , Charles s'en foutait .
PARTICIPE PASSÉ :
Ayant oint Charles , l'Archevêque ferma les portes de la cathédrale et il me pria de jouer
avec lui à chat-perché .
IMPARFAIT :
Après la Révolution , l'Archevêque oignait à tours de bras .
CONDITIONNEL :
Nous savions qu'un jour ou l'autre nous l'oindrions .
PASSÉ-COMPOSÉ :
Ils l'ont oint dans la bonne humeur .
PRÉSENT . (Forme pronominale) :
Je me oins , tu te oins , il se oint ...

dimanche 21 septembre 2014

LE SAINT-CHRÊME . DO IT YOURSELF

   Prendre l'avion pour Tel Aviv , puis un taxi pour une ville de Judée au choix ,
Bethleem par exemple .
   A Bethleem , louer une chambre à l'Holiday Inn , près du Coca-Cola Park et
passer une bonne nuit .
   Le lendemain , louer un âne . C'est ici , depuis 2000 ans , le moyen de locomo-
tion le mieux approprié . Lent , mais c'est la lenteur qui fait son intérêt .
   Sortir de Bethleem et prendre la direction de Jerusalem . Franchir le check point
de l'armée israélienne et contourner les Vasques de Salomon , jusqu'au Wadi Artas .
C'est dans cette vallée où coulent le lait et le miel que pousse l'arbre que nous
cherchons : Commiphora Opobalsamum , sapin baumier originaire du sud de
l'Arabie , naturalisé en Judée il y a 3000 ans .
   Près de la tombe de Rachel , sur le chemin d'Ephrata , entre les vignes encloses
et les figuiers nimbés de lumière biblique , choisir un pin de taille moyenne .
   Avec la pointe d'un couteau , inciser le tronc . Un liquide jaune doré suinte par
la plaie : c'est la myrrhe de Melchior le Roi-Mage . Son odeur rappelle celle du
citron, l'odeur de sainteté . Sa saveur est amère , sa vertu astringente .
   Remplir le contenu d'une bouteille de 37,5 cl . La tenir au frais dans le sac à
dos d'âne .
   Revenir à Bethleem par le même chemin . Retraverser les colonies juives de
Gilo et Har Gilo sur les terres de Beit Jala et Al'walaja , contourner les Vasques
de Salomon , exhiber le laissez-passer au check point et vous rendre directement
au Tikva Market de Wad Ma'ali street .
   Acheter un litre d'huile d'olive en tête de gondole et trois sachets de safran ,
cannelle et essence de rose au rayon épices .
   Dans la kitchen de l'Holiday Inn , verser le contenu des trois sachets dans un
demi-litre d'huile d'olive , mélanger et tenir à feu doux dix minutes . Transvaser
doucement le baume liquide sans cesser d'agiter jusqu'à obtenir une pâte onctueuse .
   Laisser reposer sept jours et sept nuits puis répartir la pâte dans une dizaine
de fioles .
   Vous avez do it yourself le Saint-Chrême .
   Le Saint-Chrême , à quoi çà sert ?
   À oindre le front des Rois de France .




LE SAINT-CHRÊME . MODE D'EMPLOI

COMPOSITION : Huile d'olive 88% . Baume myrrhique 10% . Safran , cannelle,
essence de rose 1% . Colorant 1% .
SUPPORTS : Exclusivement le front des Rois de France .
PRÉPARATION DES SUPPORTS : Passer sur le front du Roi un papier de verre
fin et lustrer à la peau fleurdelisée
APPLICATION : Uniquement avec le pouce . Proscrire absolument l'utilisation des
brosses , pinceaux , rouleaux et pistolets électrostatiques .
RENDEMENT : 1 cm2 par Roi de France .
DILUTION : Prêt à l'emploi .
SÉCHAGE : Un règne moyen .
CONSERVATION : Tenir dans la fiole d'origine fermée . Un bidon de 37,5 cl de
Saint-Chrême peut durer 2000 ans à condition d'être conservé à l'abri des régicides ,
des révolutionnaires et des démocrates .
NETTOYAGE DES OUTILS : Le pouce et le vase aux Saintes Huiles seront
dégraissés à l'eau bénite .
PRÉCAUTIONS D'EMPLOI :
   Ne pas ingérer .
   En cas d'ingestion , consulter immédiatement un médecin spécialisé dans l'interpré-
   tation des Saintes Écritures en lui montrant l'emballage et l'étiquette .
   Utiliser seulement dans les cathédrales agréées pour les sacres : Soissons , Saint-
   Denis , Reims , Orléans , Compiègne , Laon , Ferrières en Gâtinais .
   L'emploi du Saint-Chrême dans une synagogue ou une mosquée peut provoquer
   une réaction allergique .