mardi 4 février 2020

LA VENGEANCE DE FABIEN PERONNEAU

    Ce qui venait d'entrer dans l'estomac de Jacques Peronneau et en sortirait dans
un milliardième de seconde , pulvériserait sa sixième vertèbre dorsale et expédierait
son propriétaire dans un fauteuil roulant pour le restant de ses jours , avait quitté le
magasin d'un Beretta 9000-S il y avait si peu de temps qu'un observateur affranchi
des arcanes de la balistique , et Jacques Peronneau lui-même (pourtant aux premières
loges) ne savaient encore que cette matinée du 14 janvier , bouleversante de froid et
de soleil , venait de basculer dans un drame dont les tenants et les aboutissants n'appa-
raissaient pas clairement à l'auteur de ce premier roman (première page) , pas plus qu'à
Fabien , frère cadet de Jacques , au volant de sa Peugeot , le doigt pressé contre la
gachette comme un point final à cette interminable bataille juridique menée contre son
ainé , perdue par la batterie d'avocats qui l'avait quasi-ruiné et laissait à Jacques la pro-
priété de l'entreprise familiale "Quincaillerie Peronneau Père & Fils" fondée en 1890 .

    Une balle de 9mm traversa Jacques Peronneau en infiniment moins de temps qu'il
fallut pour le dire .

lundi 3 février 2020

KRANT 196 . DEUX MONDES

    Il m'arrivait de dormir sur le pont . Le ronronnement des pistons Stirling et le
bercement de la houle m'emportaient étrangement dans des territoires vierges de
bruits mécaniques et où - s'il y eut jadis une mer - c'était au temps du Déluge .
Je me trouvais allongé au pied d'un arbre bruissant des cent mille feuilles de sa
majestueuse et confuse ramure ou devisant avec mon père à l'ombre d'une meule .
Et , bien qu'allongé dans l'herbe ou devisant avec mon père , le ronflement sourd
des pistons et le clapotis des vagues susurraient à mon oreille . Où étais-je ? .
Suspendu entre deux mondes , dans l'un et cependant dans l'autre par la grâce du
sommeil . Hume aussi parfois me poussait dans le trésor de ma vie antérieure car
le doux pelage pressé contre ma joue , c'eut pu être celui de Kastor , le chat de mon
enfance . A l'aube , l'embrun me saisissait comme une rosée . Je serrais le col de ma
vareuse et , passant la langue sur mes lèvres salées , je pressentais qu'hélas j'étais
couché sur le pont d'un bateau .

SUBTILITÉS DU SUBJONCTIF IMPARFAIT

    Exemple : "Je craignais que mes pensées pussent choquer les personnes sensibles"

    Que mes pensées choquassent les personnes sensibles est un fait contemporain de
ma crainte passée , d'où l'emploi classique du subjonctif imparfait . Dans le ces présent ,
l'utilisation de ce mode au prétérit lève en plus une ambiguité . Si j'avais dit : "Je crai-
gnais que mes pensées choquent les personnes sensibles", mes auditeurs eussent pu
entendre que ma crainte passée était encore au goût du jour .

    On peut aussi employer le subjonctif imparfait pour exprimer du futur : "Je souhaite
que mes pensées missent le feu aux poudres" ou "je souhaite que mes pensées se mussent
(du v. pron. se mouvoir) comme des planètes autour du soleil" . Dans le premier cas (rare) ,
le mode l'emporte sur la concordance des temps pour manifester un fait hypothétique .
On admet que l'imparfait de la subordonnée s'accommode du présent de la principale .
Dans le deuxième , on exprime un futur dans le passé , une sorte de subjonctif conditionnel .

    C'est pourquoi le Sage (dans sa sagesse) , aux formes verbales complexes , préfère
l'indicatif présent .

QUESTION DE FORME

    Les pensées ont une forme .

    Par exemple , le 1er janvier , à l'entame d'une nouvelle révolution autour du soleil ,
nous pensons à souhaiter une bonne et heureuse année . Certes , il s'agit ici d'une pensée
de faible intensité mais , indéniablement , c'est une pensée circulaire . Fort heureusement ,
il y a des pensées plus fortes . Quand elles sont pures , elles sont une ligne ou ont la forme
d'une coquille inattaquable par quelque bord qu'on la tourne . Exemple : "Toute la dignité
de l'Homme est en la pensée" . Quiconque objecterait que la dignité de l'Homme n'est pas
en la pensée mais en ses besoins , en ses plaisirs , en sa concupiscence ou  sa méchanceté
formerait du même coup une pensée tordue . Entre ces extrêmes sont les milliards de pen-
sées médiocres . Nous , cerveaux moyens , formons des pensées moyennes , d'aspect bis-
cornu , de structure molle et démontrons à longueur de vie qu'entre nous et Pascal il y a
un abîme .

LES VOYEURS

    J'aime regarder la télé . Le soir , après le J T , je m'installe dans mon sofa . J'éteins
le grand lustre mais je laisse , à côté de moi , une lampe allumée . Mes amis pensent
que je ne veux pas perdre de vue ce qui se passe dans la pièce , autour de l'écran .
Ce n'est pas la raison . Il y a derrière mon sofa une baie vitrée : celle de mon salon ,
au 5e étage d'un immeuble , à Niort . Il n'y a pas de rideau . En face de cet immeuble ,
il y a d'autres immeubles et d'autres baies vitrées . Fatalement , depuis ces autres
immeubles , derrière ces autres baies vitrées , celles où ne brille jamais aucune lumière ,
on m'observe . Je veux que la partie de mon crâne qui émerge du sofa , éclairée par la
lampe , donne à ces observateurs pendant toute la durée des programmes , jusqu'à une
heure avancée de la nuit , l'impression d'une présence solitaire irréductible .

    Présence , solitude , irréductibilité totales .

samedi 1 février 2020

KRANT 195 . PARADIS MINIATURE

    Toute ma vie , j'ai traversé des océans vides .

    Ici , de chez moi à la lagune , encloses par quelques misérables lieues , pullulent
beautés et énigmes de la nature . Là , je contourne un trou d'eau où coassent des
grenouilles , ici , dans un épais fourré , une troupe de bouvreuils agite bruyamment
ses croupions blancs , entre les troncs des bouleaux , voguant sur une mer de jacinthes ,
un pic vert ondule son vol , une goutte d'eau hésite au bord de la feuille velue et trem-
blante d'une consoude et , dans le même fossé , à moins d'un pied , une guêpe dort ,
une libellule sèche sa transparence sur un roseau ployé et une éphémère dresse ses
nervures vers le ciel . Sous un fouillis d'ombelles , un invisible filet d'eau gargouille …
puis c'est la mer où parade un ciel souverain .

    Entre les bouquets d'ofrys qui bordent la dune et dont les hampes pourpres battent
au vent , apparaît Krant , seul sur ce rivage sans fin , les jambes de pantalon troussées
à mi-mollets , puissant et sans âge comme le Créateur de toutes choses : "Chef ! …
vous semblez sortir du Paradis terrestre ! … qui vous chasse ?"

TROIS MOUCHES 179 . LOLITA ET LA CHAISE LONGUE

    Après le déjeuner , alors que j'étais installé dans une chaise longue (trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre mon chapeau de paille) en train de
lire , deux petites mains prestes se posèrent soudain sur mes yeux : Berthe s'était appro-
chée lentement derrière moi .

    Berthe , installée dans une chaise longue , déjeunait . Deux ou trois petites mouches
aux yeux émerveillés se posèrent prestement sur ses mains . Par derrière , elles s'étaient
approchées de son chapeau de paille . Elles bourdonnaient lentement . Moi , je lisais .

    Par derrière , je m'étais approché prestement de ce train qui bourdonnait de mouches
vermeilles et où , après le déjeuner , j'allais pouvoir m'installer dans une chaise longue ,
poser mes mains sur le petit chapeau de Berthe et lire lentement dans ses merveilleux
yeux paillés .