jeudi 30 avril 2020

LE SOLDAT FERRARI 6

    Si un jour , lecteurs , vous empruntez avec votre automobile la N 272 (celle qui
coupe l'antique merveille de Canzano en deux portions navrantes) , vous toucherez
des yeux la cruauté des hommes . La vitesse est illimitée sur cette voie ; on traverse
Canzano et ce qui reste de sa forêt pied au plancher , passant d'une vallée à l'autre en
le millième de temps qu'il fallait jadis par les chemins muletiers .

    C'est la faune locale qui paie tribut à ce progrès de communication . Le lieu que les
ingénieurs de la voierie appellent B.A.U est le séjour des bêtes mortes . Je ne parle pas
ici des chats fugueurs et des chiens égarés , pas non plus des hérissons ou des rats des
champs qui forment sous toutes les latitudes des bataillons d'écrabouillés . Vous verrez
de vos yeux les pics à dos blanc , les bondrées et autours disloqués , les boyaux sanglants
des sonneurs à ventre jaune et ceux des salamandres , les fouines et belettes réduites à
l'état de carpettes . Vous verrez que le campagnol des neiges , si prude de nature , montre
au ciel ses viscères . A trente centimètres de vos visages , l'Italopodisma Lucianae
s'écrasera en taches rouges sur votre pare-brise .

 

mercredi 29 avril 2020

LES LOUPS-GAROUS 2

    Résumé de l'épisode précédent : trois touristes allemands et leur guide ont signalé
à Luis la présence près de la ville d'un ou plusieurs loups-garous . A bord de son 4x4 ,
Luis inspecte le secteur . Il fait nuit . Dans ses phares : un couple étrange .

    De leurs brodequins , l'escogriffe saturnien et sa femelle à tête viteline bouchonnaient
les cépées . Ce craquètement rendit à Luis la chose obvie : ces quidams n'étaient peut-être
pas des loups-garous mais il les subsuma comme cette sorte de sycophantes à propos
desquels le chef de district avait fait de compendieux rapports ; il n'avait rien à tirer de
ces deux myrmidons ! . Embrayant , il les laissa à la nitescence cyprine du sombre faux-
fuyant . Les touristes allemands avaient-ils rêvé ? . Et le cicérone ? , se dit encore Luis en
frôlant à toute vitesse un échalier passementé de clisses où s'égouttaient des fromages .
Les loups-garous , ce devait être vélanie ou fuligineuses spéculations ! . Il arrêta le 4x4
sur le bas-côté déperlant (la pluie de l'orage avait coulé entre ses herbes crêpelées) .
Quand il ouvrit la portière , le parfum mellifluent du sous-bois et le son trémulant d'un
cours d'eau alentirent ses lugubres pensées . Une martre gravide à l'acmé de sa gestation
traversa la piste embrasée par les phares et tourna vers lui un oeil adamantin . Luis se
pencha , ouvrit la boîte à gants où il saisit un carnet broui de soleil et rempli de ses
miscellanées qu'en cas d'humeur languide il relisait avec profit .

    Oui , sauvons les mots anciens !

                                                                                                     (à suivre …)

mardi 28 avril 2020

L'ABBÉ TONIÈRES 23 . LE CALICE JUSQU'À LA LIE

    Super U d'Antibes . L'abbé Tonières fait ses courses avec Jeanne-Marie . Elle pousse
le caddie et , aux ordres de l'abbé , picore deci delà dans les rayons .

 - L'abbé : "Qu'est-ce que je vois là , Jeanne-Marie ? … vous êtes folle ?"

    Sur les strates accumulées de Mini Pastillas au poulet , Piccolinis Buitoni surgelés ,
choux de Bruxelles , Mélange carottes , Potiron pour potage , Colin d'Alaska à la pari-
sienne , Navarin de la mer , papier toilette doux blanc , Pâte à tartiner aux noisettes ,
Bananes Cavendish , oranges , pommes , poireaux , etc … etc … une bouteille trapue ,
corps court large d'épaule , cul plat épais et le col étreint par un bouchon antivol acousto-
magnétique dans la panse de laquelle l'ambre fossile d'un bourbon Woodford Reserve
Distiller's Select (39€99) dodeline capiteusement .

- Jeanne-Marie , les bras serrant sur sa poitine juvénile un paquet de pâtes Lustucru :
"Mais , mon père , c'est celui que vous préférez : le Woudforde …"
- L'abbé : "L'eusses-tu cru ? … elle est folle ! … dans le caddie ! … mon Woodford
offert à la concupiscence des mécréants !" . Agrippant Jeanne-Marie par son écharpe
et le chariot y attaché : "Par ici , je connais un endroit"
- J-M suffoque : "Vous m'étranglez ! … mon écharpe ! … où allons-nous ?"
- L'abbé : "Là où le Seigneur ne peut nous voir … le Seigneur et ses caméras de sur-
veillance" . Dans le clair-obscur (un néon défaillant) du rayon "Aliments pour nos amis
les bêtes" s'opère la magie : passe-passe du caddie à l'abyssale poche droite de la soutane
sacerdotale . "Jeanne-Marie ! , vous n'y pensez pas : 39€99 ! … ô combien de quêtes ,
combien de troncs (Oceano Nox) … allez !" , conclut-il en tapotant le popotin juvénile
de Jeanne-Marie "poussez-moi ce truc-là vers les Portes de l'Enfer" (dites aussi :
Portiques Antivol)
- J-M : "Mais , mon Père … l'alarme … le bouchon …" . Elle se signe .
- L'abbé : "Vous occupez pas de ça"

    Aux caisses : attente . Queue . Barre "Client Suivant" . Abbé Tonières sifflotant .
Jeanne-Marie livide , le contenu du caddie sur le tapis-bascule de la guillotine . Caissière
charmante . Sourire : "mon Père" . "Je te bénis ma fille" , dit l'autre "combien te dois-je ?" .
Sourire encore : "87€50 … par carte ?" . "Foutre Dieu , non … en bon dollars que Celui
qui est là-haut créa le 6 juillet 1785 ou quelque chose comme ça … 88€ , garde la monnaie
… Jeanne-Marie , go ! …" . Sonnerie du portique : ding-ding !
- La caissière : "Mon Père , vos clefs peut-être ?"
- L'abbé sort de la non moins abyssale poche gauche de sa soutane un calice cabossé :
"Non , ma chérie , il n'y a d'autres clefs que celles du Paradis … c'est ce foutu calice
cabossé et déclencheur d'alarme que je vais de ce pas confier au talent stupéfiant d'un
chaudonnier-débosseleur"

lundi 27 avril 2020

TROIS MOUCHES 187 . FEU PÂLE AU BORD DE MER

    Berthe reconnut le restaurant de bord de mer où elle avait déjeuné incognito
plusieurs années auparavant avec deux marins très très amusants . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre son chapeau de paille . Plusieurs
extrémistes lourdement armés buvaient de la bière sur la galerie bordée de géraniums ,
parmi d'inévitables vacanciers dont quelques-uns étaient occupés à écrire à de lointains
amis .

    Trois amis en vacances déjeunaient au bord de la mer . Berthe buvait incognito une
bière vermeille à l'extrémité d'une galerie occupée par une armée de mouches qui bour-
donnaient lourdement contre d'inévitables géraniums , mais ils la reconnurent sous son
chapeau de paille car , plusieurs années auparavant , elle les avait amusés dans ce
restaurant où elle écrivait à deux très très lointains et merveilleux marins en bordée .

    A l'extrême bord d'une mer de géraniums vermeils qui , plusieurs années auparavant ,
était occupée par un restaurant où d'inévitables mouches bourdonnaient parmi les cha-
peaux de paille de vacanciers lourdement armés de bière , Berthe écrivait deux ou trois
merveilles très très amusantes à une galerie d'amis lointains dont plusieurs déjeunaient
et quelques-uns , en bordée - reconnaissons-le - buvaient incogito comme des marins .

dimanche 26 avril 2020

KRANT 211 . CE QUE NOUS CACHONS

    Hommes et femmes , ils étaient nus … Le Kritik longeait une berge montagneuse
du Selat Alas où , entre d'énormes noeuds de lianes et d'arbres immenses dont les
écorces grinçaient comme les portes d'un temple , apparaissaient dans un éclair de
lumière des villages peuplés d'hommes , de femmes et d'enfants complètement nus .

- Le timonier à sa barre jetait sur cela un oeil offusqué : "Les sauvages ! … regardez
si vous l'osez … nus … nus comme des vers !"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi !"
- Le timonier : "Faut-il qu'ils montrent tout !?"
- Monsieur Lee : "Monsieur le timonier , ces gens ne montrent rien !"
- Le timonier : "Ah ! … et qu'est-ce que je vois ? … pouvez-vous le dire ?"
- Monsieur Lee : "Vous voyez ce que nous cachons"
- Le timonier : "Avons-nous tort ?"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi … avons-nous raison ?"
- Le timonier : "Nous ne sommes pas des animaux !"
- Monsieur Lee : "Ne le sommes-nous pas ?"

    Sur la rive , une jeune fille , gracieuse et nue , regardait passer notre navire .
Elle tenait dans la main un poisson qu'elle venait de pêcher , étincelant , vif encore
et nous , de la timonerie , la regardions filer par l'arrière , immobile , comme l'image
et la preuve de l'innocence . Actionnée par cette vision de la Beauté , la pomme
d'Adam du timonier se mit à voyager dans son énorme cou .

- Monsieur Lee : "Monsieur le timonier , la pudeur est un feu qui vous brûle !"
- Le timonier : "………"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi !"

samedi 25 avril 2020

KRANT 210 . CHEZ MOI

    Les lumières de Tambak venaient de sombrer sous l'Île de Java quand le capitaine
m'aborda avec une question fortuite , bien dans sa manière :

- "Où est votre maison , chef ?"
- Moi : "Là-bas …" (geste vague évoquant un lieu si éloigné qu'oublié) … "près de
Koenigsberg … à la campagne …"
- Krant , après un silence , en bourrant sa pipe : "Y êtes-vous né ?"
- Moi : "J'y suis né , capitaine"
- Krant . Il s'accoude au bastingage : "Comment est-elle votre maison ?"
- Moi : "Je ne saurais la décrire , capitaine … c'est une pauvre maison … la lumière
d'été entre par une porte , celle du potager … il y a des coins sombres … un buffet en
chêne blond … sculpté de coquilles … une odeur de cire … des jonquilles coupées ,
dans un vase … une soupe sur le feu … je pense que c'est une soupe de poireaux …
une tenture épaisse cache l'escalier et ses marches craquantes … il y a un chat , capi-
taine , un énorme chat gris sur la table où ma petite mère a coupé un oignon … la voix
de mon père … il travaille dans le potager … l'ombre d'un nuage cérémonieux et lent ,
chargé de mer … il vient de la Baltique et frôle mes tilleuls … et le feu , bien entendu ,
le foyer en fonte en hiver , quand les volets tremblent sous le vent … la chaleur de
l'édredon , l'odeur des plumes et les battements de mon coeur …"
- Krant : "Je vois , chef …"

vendredi 24 avril 2020

DESMOND 132 . BIRTHDAY WISH

    J'entre dans le bureau privé du Président . Il est de profil dans son fauteuil pivotant ,
les lunettes suspendues par une branche aux doigts de sa main gauche brandillent dans
l'air enfumé de la pièce (illustrant la présence du Secrétaire d'État dans un passé immé-
diat) le combiné du téléphone qui le relie directement à Maryline dans la main droite
collée à l'oreille . Il me fait signe d'avancer . Je reste debout derrière l'une des deux
chaises dédiées aux visiteurs .

- "Oui … a-u … pas o … et un C majuscule … surtout , hein … chère oui , comme
chère … non , Maryline , pas chérie … chère , ça veut dire qu'on tient à elle … chérie ,
c'est … non … c'est plus … oui , relisez à partir de là … hmm-hmm … oui … virgule
… non … je crois qu'il y a 2 n … un y ? … non … non-non … c'est un i … vérifiez …
c'est aujourd'hui … par télégramme , s'il vous plaît … une cédille ? … what is that ? …
oui … si vous êtes sûre … ouais … do as you wish … non , reprenons , où en étais-je ?
… votre … est-ce que "ta" ne serait pas mieux ? … osé ? … ta , t-a … mon-ton-ta …
trop quoi ? … euh … je crois qu'il y a un accord … oui … past participle … be careful ,
Maryline ! … ton magnifique grâce , c'est très bien … n'oubliez pas le circumflex accent
… I'm sure … (il fait tournoyer sa paire de lunettes) … absolutely sure … beauté ? …
non … non … a birthday wish is different from a love letter , is it not ? … virgule …
n'oubliez pas la virgule , sinon it does not make sense … what do you say ? … yes …
oui … non … euh … à Desmond ? … oui , devant moi … non , ça va … c'est bien
comme ça … relisez , je vous prie … oui … hmm-hmm-hmm … Georges ? … non …
ah ? … pourquoi pas … ah-ah-ah ! … je lui demanderai (il me regarde) … oui … Sucre
d'Orge … oui , je sais , Maryline (il se rembrunit) … ces Mirage à la Lybie ! … oui-oui
… never mind ! … euh … bisous … ton Richard … euh , non , Maryline , barrez ton" .
Il raccroche .

- A moi , ouverture en grand du clavier de sa denture : "C'est l'anniversaire de Claude
aujourd'hui … je lui envoie un compliment … en français !"
- Moi : "Claude ?"
- Lui : "Claude Pompomgirl , Desmond ! … évidemment ! … la Grande Claude ,
la femme de Georges !"