lundi 27 juillet 2020

KRANT 236 . QUEL SENS ?

    Fort roulis ce jour-là . Sur quel océan ? . Je ne m'en souviens pas . Mais , fait rare ,
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .

- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"

samedi 25 juillet 2020

KRANT 235 . LA DANSE DES YAO

    Au vrai , comme je l'ai déjà évoqué , c'est sur la passerelle bâbord du Kritik sous
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les  moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .

vendredi 24 juillet 2020

KRANT 234 . SIRIUS

    Quand , par une conjonction favorable , le soleil , sur le pont supérieur , donnait
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :

- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"

mercredi 22 juillet 2020

KRANT 233 . RETOUR D'UN CAP-HORNIER

    Quand un cap-hornier ou un steamer de long cours revient à Koenigsberg , à l'écart
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .

    Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .

- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"

samedi 18 juillet 2020

KRANT 232 . EMPÂTEMENT

    J'ai raconté au début de ces mémoires comment deux marins lettons , tout à fait ivres ,
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .

    Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .

    Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"

    Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .

vendredi 26 juin 2020

KRANT 231 . UN GRAIN

    J'ouvre la porte du carré des officiers au moment où le vent , changeant de direction
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .

    Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .

- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"

jeudi 25 juin 2020

KRANT 230 . AU LARGE DE SUMBAWA

    Quand je ne suis pas de quart , je suis ordinairement sur le pont , accoudé au
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .

    Ce jour-là , au large de Sumbawa :

- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"