samedi 18 juillet 2020

KRANT 232 . EMPÂTEMENT

    J'ai raconté au début de ces mémoires comment deux marins lettons , tout à fait ivres ,
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .

    Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .

    Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"

    Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .

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