-"Entrez , Desmond !"
J'entre dans le Bureau Ovale . Le Président me fait signe d'avancer et me désigne
un siège de la main gauche ; dans la droite il tient le téléphone rouge appliqué à son oreille .
- "Ne criez pas Leonid Iliitch ! ... je ne suis pas sourd"
- Brejnev : "..............."
- Le Président masque de la main le microphone : "C'est Brejnev ... il est furieux"
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "Oui ... oui ... je vous écoute ..."
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "On l'a pas fait exprès ... c'est une erreur , Leonid ... ne vous mettez pas
dans cet état !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président lève les yeux vers le plafond : "Leonid ... Leonid ... au nom du ciel !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "... c'est ... c'est une malheureuse affaire"
- Brejnev : ".............."
- Le Président proteste : "Si , si , Leonid ... ce sont des professionnels , je vous assure"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Des cornichons !? ... non ... Leonid , tout le monde peut se tromper ..."
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Mais qu'est-ce qu'ils faisaient là vos cargos ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Ça ne me regarde pas !? ... mais , Leonid ..." . A moi , main sur le
microphone : "Il hurle ... il va nous déclencher une guerre cet idiot ! ... je ne l'ai jamais
vu comme ça !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Leonid ... vous écouter ... je ne fais que ça"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Je vais vous envoyer Henry"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Vous ne voulez pas le voir ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président éloigne le combiné de son oreille et grimace .
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bon ... Leonid Iliitch ... on ne peut pas parler ... vous ne m'écoutez pas"
- Brejnev : ".............."
- Le Président soudain déconcerté : "Oui , Leonid , moi aussi je vous aime"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Une tisane calmante ? ... oui , c'est une bonne idée !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Non ... non ... le karkadé , je vous déconseille ... c'est un excitant ...
et attention aux reflux gastriques , Leonid ... oui ... la menthe ... c'est antispasmodique"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "J'en prends le soir ... nous en avons de l'extra dans le jardin de la
Maison Blanche ... ok ... Henry vous en amène dix sachets"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bonne nuit , Leonid" . Il repose le combiné sur son socle : "Ouf !"
- Moi : "Que se passe-t-il , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Nos bombardiers ont touché par erreur quatre cargos de cet excité
sentimental ... dans le port de Haïphong ... pas de quoi fouetter une grenouille comme
disent les français , hein , Desmond !"
- Moi : "Un chat , Monsieur le Président"
- Le Président : "There's no need to dramatize it !"
mardi 11 août 2020
lundi 3 août 2020
KRANT 240 . AU CHARBON !
Au début de ma carrière , jeune officier sur le Kritik … Nous chargions du coton
sur un quai de Lourenço Marques . Ce port est au Mozambique , au fond de la baie de
Delagoa dans l'estuaire de Esperito Santo . Au capitaine Krant , j'avais fait un rapport
confus et imprécis de nos réserves de charbon . Je n'avais plus rien à faire et je rêvassais
sur le pont . Krant me fit appeler . Il était assis à la table à cartes .
- Krant : "Chef !" . Il me considéra de la tête aux pieds comme pour vérifier que j'étais
l'homme approprié à ma tâche et que j'étais bien celui qu'il avait embauché . Puis ses
yeux me quittèrent , il se renversa sur son fauteuil de moleskine et joignit en pyramide
l'extrémité de ses dix doigts. Si , à l'époque , j'avais mieux connu le capitaine , j'aurais
inféré de sa posture qu'une question était en cours de gestation et qu'elle aurait forme
philosophique … et je me serais trompé : celle-ci relevait de la géométrie : "Chef …
quelle figure géométrique vous inspire l'ensemble des savoirs humains ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant , me contemplant comme il l'aurait fait d'un parfait imbécile : "Le savoir …
quelle forme géométrique vous inspire-t-il ? … s'il vous inspire quelque chose …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Le cercle , chef ? … vous avez pensé au cercle , je le vois"
- Moi : "Euh , capitaine … le cercle … oui , le cercle", répondis-je comme ce parfait
imbécile que j'étais vraiment .
- Krant . J'étais figé sous son terrible regard : "Vous avez raison … le cercle est une
judicieuse représentation métaphorique du savoir"
- Moi . Terrorisé , je voyais par le hublot les misérables paillotes , les murs lézardés du
fort portugais , les appontements délabrés et il me semblait qu'avec Lourenço Marques ,
le monde s'écroulait . Je balbutiai : "Oui , capitaine … une métaphore" , sans connaître
le sens de ce mot .
- Krant : "Donc , vous voyez l'ensemble des savoirs humains comme un cercle …
c'est bien cela ? … au début de l'humanité , ce devait être un tout petit cercle mais ,
depuis , grâce à l'intelligence de l'homme , il s'est agrandi , non ?"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est cela … il a grandi"
- Krant : "Mais au-delà de sa circonférence , c'est l'inconnu"
- Moi : "L'inconnu , capitaine … au-delà , on n'y voit goutte"
- Krant : "Quand la surface du cercle s'étend , sa circonférence s'accroit … c'est bien
cela votre théorie ? … dites-moi si je dis des bêtises …"
- Moi : "Non , capitaine … c'est juste comme cela … la circonférence s'accroit"
- Krant : "… et la circonférence est à la limite de ce qu'on sait et de ce qu'on ignore …
donc , si je suis votre raisonnement , plus on sait , plus on ignore … c'est bien cela ?"
- Moi : "Euh … capitaine … non … c'est-à-dire que … non, c'est impossible … plus
on sait , moins on ignore"
- Krant venant enfin à mon secours : "Disons , chef , que plus nous savons , plus nous
savons que nous ignorons"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Plutôt que de rêvasser sur le pont , allez vérifier l'état de notre circonférence :
faites-moi une évaluation exacte de nos réserves de charbon"
sur un quai de Lourenço Marques . Ce port est au Mozambique , au fond de la baie de
Delagoa dans l'estuaire de Esperito Santo . Au capitaine Krant , j'avais fait un rapport
confus et imprécis de nos réserves de charbon . Je n'avais plus rien à faire et je rêvassais
sur le pont . Krant me fit appeler . Il était assis à la table à cartes .
- Krant : "Chef !" . Il me considéra de la tête aux pieds comme pour vérifier que j'étais
l'homme approprié à ma tâche et que j'étais bien celui qu'il avait embauché . Puis ses
yeux me quittèrent , il se renversa sur son fauteuil de moleskine et joignit en pyramide
l'extrémité de ses dix doigts. Si , à l'époque , j'avais mieux connu le capitaine , j'aurais
inféré de sa posture qu'une question était en cours de gestation et qu'elle aurait forme
philosophique … et je me serais trompé : celle-ci relevait de la géométrie : "Chef …
quelle figure géométrique vous inspire l'ensemble des savoirs humains ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant , me contemplant comme il l'aurait fait d'un parfait imbécile : "Le savoir …
quelle forme géométrique vous inspire-t-il ? … s'il vous inspire quelque chose …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Le cercle , chef ? … vous avez pensé au cercle , je le vois"
- Moi : "Euh , capitaine … le cercle … oui , le cercle", répondis-je comme ce parfait
imbécile que j'étais vraiment .
- Krant . J'étais figé sous son terrible regard : "Vous avez raison … le cercle est une
judicieuse représentation métaphorique du savoir"
- Moi . Terrorisé , je voyais par le hublot les misérables paillotes , les murs lézardés du
fort portugais , les appontements délabrés et il me semblait qu'avec Lourenço Marques ,
le monde s'écroulait . Je balbutiai : "Oui , capitaine … une métaphore" , sans connaître
le sens de ce mot .
- Krant : "Donc , vous voyez l'ensemble des savoirs humains comme un cercle …
c'est bien cela ? … au début de l'humanité , ce devait être un tout petit cercle mais ,
depuis , grâce à l'intelligence de l'homme , il s'est agrandi , non ?"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est cela … il a grandi"
- Krant : "Mais au-delà de sa circonférence , c'est l'inconnu"
- Moi : "L'inconnu , capitaine … au-delà , on n'y voit goutte"
- Krant : "Quand la surface du cercle s'étend , sa circonférence s'accroit … c'est bien
cela votre théorie ? … dites-moi si je dis des bêtises …"
- Moi : "Non , capitaine … c'est juste comme cela … la circonférence s'accroit"
- Krant : "… et la circonférence est à la limite de ce qu'on sait et de ce qu'on ignore …
donc , si je suis votre raisonnement , plus on sait , plus on ignore … c'est bien cela ?"
- Moi : "Euh … capitaine … non … c'est-à-dire que … non, c'est impossible … plus
on sait , moins on ignore"
- Krant venant enfin à mon secours : "Disons , chef , que plus nous savons , plus nous
savons que nous ignorons"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Plutôt que de rêvasser sur le pont , allez vérifier l'état de notre circonférence :
faites-moi une évaluation exacte de nos réserves de charbon"
ICI LONDRES ...
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Je répète . I repeat :
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Tout claudiquant
A terme , quand
Sonne le facteur ,
Je me souviens
Des tours kantiens
Et je meurs
Et je balaie
Au vent mauvais
Qui déporte
Par-ci , par-là
L'éveil de ma
Veine porte .
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Je répète . I repeat :
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Tout claudiquant
A terme , quand
Sonne le facteur ,
Je me souviens
Des tours kantiens
Et je meurs
Et je balaie
Au vent mauvais
Qui déporte
Par-ci , par-là
L'éveil de ma
Veine porte .
samedi 1 août 2020
KRANT 239 . JONAS
- Je posai ma main à plat sur l'énorme coque : "Hanss … tâte-moi ça… c'est lisse et froid
comme le ventre d'une baleine"
Hanss est le contremaître du bassin de radoub . Nous sommes sur le radier où , pour
réparations et contrôles , repose le Kritik . J'ai posé la main sur son énorme panse , loin
sous la ligne de flottaison :
- "Mon vieux Hanss … c'est là-dedans que je gagne mon pain … dans ce ventre …
je suis Jonas depuis plus de 20 ans !"
- Mais Hanss connaît par-coeur les versets de sa Bible comme il connaît le dédale des
entrepôts et les secrets des darses les plus obscures : 'Non , camarade … Jonas est resté
trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un grand poisson …"
- Moi : "………….."
- Hanss : "… avant que ce monstre le vomisse sur un rivage"
- Hanss remonte par l'escalier du bajoyer et je l'entends bougonner par-dessus ses larges
épaules : "Et Dieu ne t'a pas ordonné d'aller à Ninive et tu n'as pas fui à Tarsis , loin de
Yahvé , ha , ha !"
- Moi : "………….."
- Hanss : "Non , tu n'es pas Jonas … tu n'es pas un prophète" . Il me fait face et me
lance du haut des marches : "Juste un pauvre paysan à qui son lopin ne suffit pas pour
vivre … un cul-terreux perdu en mer !" . Il a sur les lèvres un sourire goguenard .
- Moi : "Tu as raison Hanns … et si la mer n'a pas ma peau et si ce veux rafiot ne la
vomit pas sur un rivage , au moins ils l'auront usée !"
comme le ventre d'une baleine"
Hanss est le contremaître du bassin de radoub . Nous sommes sur le radier où , pour
réparations et contrôles , repose le Kritik . J'ai posé la main sur son énorme panse , loin
sous la ligne de flottaison :
- "Mon vieux Hanss … c'est là-dedans que je gagne mon pain … dans ce ventre …
je suis Jonas depuis plus de 20 ans !"
- Mais Hanss connaît par-coeur les versets de sa Bible comme il connaît le dédale des
entrepôts et les secrets des darses les plus obscures : 'Non , camarade … Jonas est resté
trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un grand poisson …"
- Moi : "………….."
- Hanss : "… avant que ce monstre le vomisse sur un rivage"
- Hanss remonte par l'escalier du bajoyer et je l'entends bougonner par-dessus ses larges
épaules : "Et Dieu ne t'a pas ordonné d'aller à Ninive et tu n'as pas fui à Tarsis , loin de
Yahvé , ha , ha !"
- Moi : "………….."
- Hanss : "Non , tu n'es pas Jonas … tu n'es pas un prophète" . Il me fait face et me
lance du haut des marches : "Juste un pauvre paysan à qui son lopin ne suffit pas pour
vivre … un cul-terreux perdu en mer !" . Il a sur les lèvres un sourire goguenard .
- Moi : "Tu as raison Hanns … et si la mer n'a pas ma peau et si ce veux rafiot ne la
vomit pas sur un rivage , au moins ils l'auront usée !"
jeudi 30 juillet 2020
KRANT 238 . L'HORIZON
- Krant : "Heureusement nous avons l'horizon"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"
KRANT 237 . RADOUB
Après chaque campagne , on menait le Kritik en cale sèche . Son équipage l'aban-
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
lundi 27 juillet 2020
TROIS MOUCHES 194 . AU BALCON (La Peste)
L'ombre s'épaississait dans la pièce . La rue du faubourg s'animait et une exclamation
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
KRANT 236 . QUEL SENS ?
Fort roulis ce jour-là . Sur quel océan ? . Je ne m'en souviens pas . Mais , fait rare ,
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
samedi 25 juillet 2020
KRANT 235 . LA DANSE DES YAO
Au vrai , comme je l'ai déjà évoqué , c'est sur la passerelle bâbord du Kritik sous
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
vendredi 24 juillet 2020
KRANT 234 . SIRIUS
Quand , par une conjonction favorable , le soleil , sur le pont supérieur , donnait
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
mercredi 22 juillet 2020
KRANT 233 . RETOUR D'UN CAP-HORNIER
Quand un cap-hornier ou un steamer de long cours revient à Koenigsberg , à l'écart
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
samedi 18 juillet 2020
KRANT 232 . EMPÂTEMENT
J'ai raconté au début de ces mémoires comment deux marins lettons , tout à fait ivres ,
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
vendredi 26 juin 2020
KRANT 231 . UN GRAIN
J'ouvre la porte du carré des officiers au moment où le vent , changeant de direction
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .
Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .
- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .
Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .
- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"
jeudi 25 juin 2020
KRANT 230 . AU LARGE DE SUMBAWA
Quand je ne suis pas de quart , je suis ordinairement sur le pont , accoudé au
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .
Ce jour-là , au large de Sumbawa :
- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .
Ce jour-là , au large de Sumbawa :
- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"
mercredi 24 juin 2020
KRANT 229 . LA MER DES SYRTES
Notre tenue d'apparat . Telle était celle que le capitaine nous avait ordonné de revêtir ,
à nous officiers , mais aussi aux hommes de l'équipage . Lui-même , impeccable dans les
pires tempêtes , était plus astiqué qu'il était possible et il arborait sur sa poitrine la médaille
de la Couronne . Qui allions-nous rencontrer ? . Après nous être écartés de la côte du
Farghestan , nous longions un désert qu'une pluie tiède noyait . Soudain , un drapeau
planté sur une forteresse ruinée apparut à travers le brouillard .
Krant nous fit aligner et il ordonna au timonier après que les pavois eussent été hissés
d'actionner la corne de brume . Là-bas , d'une jetée croulante , un signal lumineux répondit
On nous avait identifiés ; on nous attendait .
J'étais debout , aux côtés du capitaine .
- "L'Amirauté !" , dit-il .
à nous officiers , mais aussi aux hommes de l'équipage . Lui-même , impeccable dans les
pires tempêtes , était plus astiqué qu'il était possible et il arborait sur sa poitrine la médaille
de la Couronne . Qui allions-nous rencontrer ? . Après nous être écartés de la côte du
Farghestan , nous longions un désert qu'une pluie tiède noyait . Soudain , un drapeau
planté sur une forteresse ruinée apparut à travers le brouillard .
Krant nous fit aligner et il ordonna au timonier après que les pavois eussent été hissés
d'actionner la corne de brume . Là-bas , d'une jetée croulante , un signal lumineux répondit
On nous avait identifiés ; on nous attendait .
J'étais debout , aux côtés du capitaine .
- "L'Amirauté !" , dit-il .
PARADIS 143 . CLEMENT VIII
Adam et Ève sont dans l'Atelier de Dieu , assis à la grande table où le Créateur leur
a servi un petit déjeuner : lait , céréales , beurre , confiture maison , baguette tradition .
Son service fait , Dieu s'assoit en face de ses créatures et prend connaissance des der-
nières nouvelles du monde dans un quotidien du soir , celui de la veille .
- Soudain , Dieu s'écrie : "Ils l'ont fait ! … ils ont osé le faire !"
- Ève écarte de son visage le bol de lait chaud qu'elle tient serré entre ses paumes ,
interrompant une délectable lampée : "Quoi ? … quès qui z'ont fait ?"
- Dieu tire sur les pages de son journal en écartant les bras et les secoue pour s'assurer
que ce qu'il a lu , il l'a bien lu et se convaincre que les lettres imprimées disent bien ce
qu'elles disent : "Hier , jeudi"
- Adam : "Quand ?"
- Dieu : "Jeudi 17 février 1600"
- Adam : "Qui a fait quoi ? … où ?" . Il rompt un bout de la baguette tradition .
- Dieu : "A Rome , sur le Campo de' Fiori"
- Adam . Il entend un peu d'italien : "Le Champ des Fleurs ?"
- Dieu , dans un souffle : "Oui , le Champ des Fleurs"
- Ève verse dans son bol un petit supplément de céréales : "Je m'tue à t'le dire : faut pas
lire les nouvelles ! … c'est que des mauvaises ! … à chaque fois , c'est pareil : t'étais de
bonne humeur et te v'la grognon !"
- Dieu : "Je lui ai pourtant dit de faire attention ! … de ne pas s'approcher de la flamme …"
- Adam et Ève sont éclairés par un beau soleil frais .
- Dieu : "L'infini … l'unité de la matière … c'était un visionnaire … un visionnaire qui
n'a pas vu le danger"
- Adam et Ève : "……..?……….."
- Dieu : "Un impertinent … je l'aimais bien"
- Ève : "On lui a fait du mal ?"
- Dieu , abattu : "Oui … pas qu'un peu …"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : L'Inquisition … le Saint-Office … Clément VIII"
- Ève : "Clément ? … c'est un joli prénom"
- Adam : "Qu'est-ce qu'ils lui ont fait à ton gars ?"
- Dieu , jetant le journal sur la table : "Ils l'ont brûlé"
- Ève : "Oh , zut ! … comment qui s'aplait ?"
- Dieu : "Giordano Bruno"
lundi 22 juin 2020
TROIS MOUCHES 193 . LUCETTE SUR LES MAINS (Ada)
Un ou deux jours plus tôt , Berthe avait exigé d'apprendre à marcher sur les mains .
Je la pris aux chevilles , Berthe aplatit sur le gazon ses petites paumes rouges et com-
mença d'avancer lentement . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre mon chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , j'avais commencé à apprendre à Berthe à marcher sur les mains .
Sous mes paumes rouges , j'avais aplati une ou deux mouches qui bourdonnaient contre
ses chevilles . Berthe avançait lentement (et merveilleusement !) sur le gazon vermeil .
Elle exigea que je pris son chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , Berthe m'avait appris à marcher sur les mains . Je commençai
d'avancer lentement sur un gazon où bourdonnaient des mouches vermeilles , ses deux
petites paumes exigeantes aplaties contre mes chevilles , quand Berthe prit mon chapeau
aux pailles rouges .
Je la pris aux chevilles , Berthe aplatit sur le gazon ses petites paumes rouges et com-
mença d'avancer lentement . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre mon chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , j'avais commencé à apprendre à Berthe à marcher sur les mains .
Sous mes paumes rouges , j'avais aplati une ou deux mouches qui bourdonnaient contre
ses chevilles . Berthe avançait lentement (et merveilleusement !) sur le gazon vermeil .
Elle exigea que je pris son chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , Berthe m'avait appris à marcher sur les mains . Je commençai
d'avancer lentement sur un gazon où bourdonnaient des mouches vermeilles , ses deux
petites paumes exigeantes aplaties contre mes chevilles , quand Berthe prit mon chapeau
aux pailles rouges .
dimanche 21 juin 2020
DESMOND 135 . MALAISE
Réunion dans le Bureau Ovale . Le Président , le Secrétaire d'État Kissinger ,
Maryline et moi revenons d'une tournée au Moyen-Orient . Pour une fois , j'étais
du voyage . Je suis épuisé . Je ne supporte pas l'avion . Je ne supporte pas le décalage
horaire . Je ne supporte pas le champagne d'Air Force One . Et , maintenant , je ne
supporte pas le cigare du Secrétaire d'État . La tête me tourne , j'ai envie de vomir ,
d'autant qu'Eugene , le majordome , nous apporte dans des petites coupelles le yaourt
au ketchup dont le Président ne peut se passer au petit déjeuner .
- Le Président : "Bon , faisons le point … c'est plutôt bon , non ?"
- Kissinger : "Oui , Monsieur le Président , nous renforçons nos positions"
- Le Président : "Ouais … vous êtes un peu optimiste , Henry … à Jerusalem , Itzhak
m'a fait la gueule"
- Kissinger : "Vous n'auriez pas dû embrasser Hassad sur le tarmac de Damas ,
Monsieur le Président"
- Le Président , énervé : "Oui , je sais , Henry … c'est une gaffe … il me tendait sa joue
… mais , à votre avis , en gros , c'est bon"
- Kissinger : "Absolument , Monsieur le Président"
- Maryline : "Le Roi Farouk est un homme charmant !"
- Kissinger , tirant une bouffée de son cigare : "Un chacal !"
- Maryline : "… et j'ai trouvé Monsieur Sadate très attentionné"
- Kissinger gardant en bouche un énorme potentiel de fumée : "Un clown , un bouffon !"
- Maryline : "Le Président Hassad est si sexy ! … jolie moustache ! … c'est un gentleman !"
- Kissinger expire un monstrueux cumulonimbus : "Hassad est un effroyable salopard !"
- Le Président : "Et vous , Desmond , qu'est-ce que vous en pensez ?"
Mais je ne pense plus rien . Ma vision comme mon cerveau se sont obscurcis . Les traits
des personnages se sont altérés . Le Bureau Ovale oscille , il monte et descend comme la
montagne russe de Knoebels , mon sang se retire dans une nauséeuse marée basse , les
grandes tentures jaunes , derrière le Président , s'agitent comme les ailes d'un papillon
- Common Brimstone me revient absurdement de la lecture récente d'une revue d'entomo-
logie - je pique une tête au passage dans ma coupelle de yaourt avant de sentir derrière
ma nuque l'épaisseur bienfaisante du grand tapis elliptique . Une tache rouge s'agite au-
dessus de moi , qui me tapote les joues :
- "Sucre d'orge !"
- Au loin , la voix du Président : "Heavens ! … il est tombé dans les pommes ! …
Desmond ! … Henry , éteignez ce satané cigare !"
Maryline et moi revenons d'une tournée au Moyen-Orient . Pour une fois , j'étais
du voyage . Je suis épuisé . Je ne supporte pas l'avion . Je ne supporte pas le décalage
horaire . Je ne supporte pas le champagne d'Air Force One . Et , maintenant , je ne
supporte pas le cigare du Secrétaire d'État . La tête me tourne , j'ai envie de vomir ,
d'autant qu'Eugene , le majordome , nous apporte dans des petites coupelles le yaourt
au ketchup dont le Président ne peut se passer au petit déjeuner .
- Le Président : "Bon , faisons le point … c'est plutôt bon , non ?"
- Kissinger : "Oui , Monsieur le Président , nous renforçons nos positions"
- Le Président : "Ouais … vous êtes un peu optimiste , Henry … à Jerusalem , Itzhak
m'a fait la gueule"
- Kissinger : "Vous n'auriez pas dû embrasser Hassad sur le tarmac de Damas ,
Monsieur le Président"
- Le Président , énervé : "Oui , je sais , Henry … c'est une gaffe … il me tendait sa joue
… mais , à votre avis , en gros , c'est bon"
- Kissinger : "Absolument , Monsieur le Président"
- Maryline : "Le Roi Farouk est un homme charmant !"
- Kissinger , tirant une bouffée de son cigare : "Un chacal !"
- Maryline : "… et j'ai trouvé Monsieur Sadate très attentionné"
- Kissinger gardant en bouche un énorme potentiel de fumée : "Un clown , un bouffon !"
- Maryline : "Le Président Hassad est si sexy ! … jolie moustache ! … c'est un gentleman !"
- Kissinger expire un monstrueux cumulonimbus : "Hassad est un effroyable salopard !"
- Le Président : "Et vous , Desmond , qu'est-ce que vous en pensez ?"
Mais je ne pense plus rien . Ma vision comme mon cerveau se sont obscurcis . Les traits
des personnages se sont altérés . Le Bureau Ovale oscille , il monte et descend comme la
montagne russe de Knoebels , mon sang se retire dans une nauséeuse marée basse , les
grandes tentures jaunes , derrière le Président , s'agitent comme les ailes d'un papillon
- Common Brimstone me revient absurdement de la lecture récente d'une revue d'entomo-
logie - je pique une tête au passage dans ma coupelle de yaourt avant de sentir derrière
ma nuque l'épaisseur bienfaisante du grand tapis elliptique . Une tache rouge s'agite au-
dessus de moi , qui me tapote les joues :
- "Sucre d'orge !"
- Au loin , la voix du Président : "Heavens ! … il est tombé dans les pommes ! …
Desmond ! … Henry , éteignez ce satané cigare !"
COTE 137 . 154 . L'ORAGE
La Divinité - le Créateur , ou Zeus ? - intervient-il dans les affaires des hommes ,
dans leurs empoignades ? . Pendant l'été 1917 , voici ce qu'il advint : nos artilleurs
et ceux du Kronprinz règlent leurs comptes , duel d'artillerie lourde . Pas l'aimable
artillerie de campagne ! . Du lourd : du 240 , du 270 et même du 320mm . Cette
métallurgie destructrice nous passe au-dessus de la tête , chaque camp s'acharnant à
réduire l'adversaire en poudre . Nos oreilles subissent , nos cervelles et notre santé
mentale aussi . A côté de moi , Prigent . Il est pâle comme Lazare dans ses bandes
de lin . Il claque des dents . D'énormes obus perforent les collines où sont tapies nos
batteries et , devant nous , la Cote 137 vacille à chaque coup porté derrière sa ligne
où sont embusqués des canons monstrueux . Or , une masse noire phénoménale ,
qu'on n'a pas vue venir , blindée d'acier et fulgurant de zébrures , vient de l'ouest ,
en travers du champ de bataille comme si Dieu le Père , ou quelque divinité , fâché
de n'être convié au Grand Chambardement , à la Grande Tuerie , tentait de faire
entendre sa voix . Martial se jette sur mon flanc : "Nom de Dieu !" , hurle-t-il dans
le pavillon de mon oreille en pointant du doigt l'énorme cumulonimbus . "Nom de
Dieu" , exulte-t-il "un orage !"
D'abord , dans le tolu-bohu de la bataille , on ne perçoit pas le tonnerre : l'omni-
potence de Dieu contre la folie des hommes . A Lui le chaos , aux hommes les
Schneider et les Krupp , à Lui la puissance créatrice , aux hommes l'ingéniosité
destructrice . Mais bientôt , on n'y voit plus rien : une pluie furieuse vient frapper nos
capotes comme une abattée de sagaies , puis une bordée de grêlons ricochent sur nos
casques . La foudre se déchaîne sur nous , sur nos chevaux de frise , sur nos barbelés ,
dans un tonnerre simultané . On n'entend plus rien de notre guerre . Elle disparaît sous
des trombes d'eau . Ça dure dix minutes , le temps du Déluge …
Tout s'arrête brutalement . L'orage s'éloigne . Un résidu de pluie disperse ses perles
minuscules dans l'air ressuscité . Le duel d'artillerie a tourné court . Silence sur la ligne
de front . Martial , hilare et tout dégoûtant , au milieu de la tranchée inondée , au
capitaine rembuché dans sa cagna : "Orage de Dieu contre orage de fer , mon capitaine !
… ça leur a cloué le bec aux artilleurs !"
dans leurs empoignades ? . Pendant l'été 1917 , voici ce qu'il advint : nos artilleurs
et ceux du Kronprinz règlent leurs comptes , duel d'artillerie lourde . Pas l'aimable
artillerie de campagne ! . Du lourd : du 240 , du 270 et même du 320mm . Cette
métallurgie destructrice nous passe au-dessus de la tête , chaque camp s'acharnant à
réduire l'adversaire en poudre . Nos oreilles subissent , nos cervelles et notre santé
mentale aussi . A côté de moi , Prigent . Il est pâle comme Lazare dans ses bandes
de lin . Il claque des dents . D'énormes obus perforent les collines où sont tapies nos
batteries et , devant nous , la Cote 137 vacille à chaque coup porté derrière sa ligne
où sont embusqués des canons monstrueux . Or , une masse noire phénoménale ,
qu'on n'a pas vue venir , blindée d'acier et fulgurant de zébrures , vient de l'ouest ,
en travers du champ de bataille comme si Dieu le Père , ou quelque divinité , fâché
de n'être convié au Grand Chambardement , à la Grande Tuerie , tentait de faire
entendre sa voix . Martial se jette sur mon flanc : "Nom de Dieu !" , hurle-t-il dans
le pavillon de mon oreille en pointant du doigt l'énorme cumulonimbus . "Nom de
Dieu" , exulte-t-il "un orage !"
D'abord , dans le tolu-bohu de la bataille , on ne perçoit pas le tonnerre : l'omni-
potence de Dieu contre la folie des hommes . A Lui le chaos , aux hommes les
Schneider et les Krupp , à Lui la puissance créatrice , aux hommes l'ingéniosité
destructrice . Mais bientôt , on n'y voit plus rien : une pluie furieuse vient frapper nos
capotes comme une abattée de sagaies , puis une bordée de grêlons ricochent sur nos
casques . La foudre se déchaîne sur nous , sur nos chevaux de frise , sur nos barbelés ,
dans un tonnerre simultané . On n'entend plus rien de notre guerre . Elle disparaît sous
des trombes d'eau . Ça dure dix minutes , le temps du Déluge …
Tout s'arrête brutalement . L'orage s'éloigne . Un résidu de pluie disperse ses perles
minuscules dans l'air ressuscité . Le duel d'artillerie a tourné court . Silence sur la ligne
de front . Martial , hilare et tout dégoûtant , au milieu de la tranchée inondée , au
capitaine rembuché dans sa cagna : "Orage de Dieu contre orage de fer , mon capitaine !
… ça leur a cloué le bec aux artilleurs !"
vendredi 19 juin 2020
KRANT 228 . CHANGEMENT DE PEAU
Nous cabotions le long d'îles frisonnes . Monsieur Lee était assis à côté de moi
sur le prélart d'un panneau ; nous suivions distraitement , sans mot dire , la course
des vagues . Le ciel était lourd , une lourdeur grise , et des éclats d'écume arrachés
à la mer frappaient nos vareuses . Nous les recevions sans émotion , avec l'indiffé-
rence de ceux qui , longtemps , ont partagé un même espace : les accessoires de la
mer - le vent , l'embrun , le déferlement - ne touchaient plus nos sens .
- Moi , rompant le silence : "Monsieur Lee , quelle bizarre impression …"
- Monsieur Lee , comme sachant de quoi je parlais : "Hi , hi ..."
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … le vent , l'embrun , le déferlement de ces masses
d'eau ne nous affectent plus …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi …"
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … sommes-nous à ce point apathiques ?"
- Monsieur Lee : "Cela vous étonne , chef ?"
- Moi . Un oiseau de mer frôla sans un cri nos mâts de charge : "Amorphes … inertes
sur ce panneau de cale … insensibles à l'éclat des vagues …"
- Monsieur Lee . Il s'était tourné vers moi et regardait par-dessus mon épaule la ligne
basse de Sylt à peine visible . Il passa le bout de la langue sur ses lèvres blanches de
sel : "Nous avons troqué nos peaux pour une autre …"
- Moi : "Comment cela ?"
- Monsieur Lee : "Ce goût de sel … nous SOMMES la mer … hi , hi , hi …"
sur le prélart d'un panneau ; nous suivions distraitement , sans mot dire , la course
des vagues . Le ciel était lourd , une lourdeur grise , et des éclats d'écume arrachés
à la mer frappaient nos vareuses . Nous les recevions sans émotion , avec l'indiffé-
rence de ceux qui , longtemps , ont partagé un même espace : les accessoires de la
mer - le vent , l'embrun , le déferlement - ne touchaient plus nos sens .
- Moi , rompant le silence : "Monsieur Lee , quelle bizarre impression …"
- Monsieur Lee , comme sachant de quoi je parlais : "Hi , hi ..."
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … le vent , l'embrun , le déferlement de ces masses
d'eau ne nous affectent plus …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi …"
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … sommes-nous à ce point apathiques ?"
- Monsieur Lee : "Cela vous étonne , chef ?"
- Moi . Un oiseau de mer frôla sans un cri nos mâts de charge : "Amorphes … inertes
sur ce panneau de cale … insensibles à l'éclat des vagues …"
- Monsieur Lee . Il s'était tourné vers moi et regardait par-dessus mon épaule la ligne
basse de Sylt à peine visible . Il passa le bout de la langue sur ses lèvres blanches de
sel : "Nous avons troqué nos peaux pour une autre …"
- Moi : "Comment cela ?"
- Monsieur Lee : "Ce goût de sel … nous SOMMES la mer … hi , hi , hi …"
KRANT 227 . L'ÊTRE DU NÉANT
Aujourd'hui pensionné de la marine marchande , il me plaît quelquefois de retrouver
l'air marin à la nuit tombante .
J'aperçois ce soir-là le capitaine , seul sur le cordon dunaire de la Baltijsk . Il fait face
à la mer , mains croisées dans le dos comme je l'ai vu tant de fois sur la passerelle de
commandement . Comme Vénus au firmament , le culot de sa pipe rougeoie faiblement
dans la pénombre toute occupée à obscurcir le sable . Je m'approche et je m'enhardis :
- "Que regardez-vous , capitaine ?"
- Krant , sans bouger d'un pouce , marmonne : "Rien" . Puis , se tournant vers moi en
saisissant sa pipe , il retrouve la plénitude de sa voix : "… enfin … "rien" est une façon
de parler … je ne vois pas comment je pourrais voir quelque chose dont on n'a que
l'idée …"
- Moi . Je reste debout en arrière du capitaine , déférent et familier de ce genre de
soliloque .
- Krant . Il a replacé sa pipe entre ses dents : "… Ne trouvez-vous pas bizarre qu'on
puisse concevoir des choses qui n'existent pas ? … dont le principe est de ne pas
exister ?"
- Moi : "… Euh , capitaine … est-ce possible ?"
De visible , ne subsiste maintenant que la ligne blanchâtre et fantomatique des dunes .
- Krant : "… Le néant , par exemple … on en a bien l'idée , non ? … on lui a donné
un nom … et pourtant - si je ne m'abuse - le néant est ce qui n'est pas ! …"
- Moi : "……………"
- Krant : "… et dire du néant que son être c'est de ne pas être me paraît pour le moins
acrobatique …"
- Moi : "……………"
- Krant : "Vous êtes pensionné , chef … ne mettez-vous pas à profit cette vacuité pour
retourner ces questions ?"
- Moi : "… C'est que … c'est que j'ai mon potager …"
- Krant en un léger sursaut : Ah , bien ! … oui … votre potager" . Il se tourne vers moi
en souriant ; c'est un sourire candide , un pur sourire déshabillé de sa familière ironie et
- absolue rareté - le capitaine passe son bras sous le mien et nous nous dirigeons dans
cette posture vers les lueurs de Koenigsberg .
- Krant : "Je suis heureux de vous avoir connu , chef …"
l'air marin à la nuit tombante .
J'aperçois ce soir-là le capitaine , seul sur le cordon dunaire de la Baltijsk . Il fait face
à la mer , mains croisées dans le dos comme je l'ai vu tant de fois sur la passerelle de
commandement . Comme Vénus au firmament , le culot de sa pipe rougeoie faiblement
dans la pénombre toute occupée à obscurcir le sable . Je m'approche et je m'enhardis :
- "Que regardez-vous , capitaine ?"
- Krant , sans bouger d'un pouce , marmonne : "Rien" . Puis , se tournant vers moi en
saisissant sa pipe , il retrouve la plénitude de sa voix : "… enfin … "rien" est une façon
de parler … je ne vois pas comment je pourrais voir quelque chose dont on n'a que
l'idée …"
- Moi . Je reste debout en arrière du capitaine , déférent et familier de ce genre de
soliloque .
- Krant . Il a replacé sa pipe entre ses dents : "… Ne trouvez-vous pas bizarre qu'on
puisse concevoir des choses qui n'existent pas ? … dont le principe est de ne pas
exister ?"
- Moi : "… Euh , capitaine … est-ce possible ?"
De visible , ne subsiste maintenant que la ligne blanchâtre et fantomatique des dunes .
- Krant : "… Le néant , par exemple … on en a bien l'idée , non ? … on lui a donné
un nom … et pourtant - si je ne m'abuse - le néant est ce qui n'est pas ! …"
- Moi : "……………"
- Krant : "… et dire du néant que son être c'est de ne pas être me paraît pour le moins
acrobatique …"
- Moi : "……………"
- Krant : "Vous êtes pensionné , chef … ne mettez-vous pas à profit cette vacuité pour
retourner ces questions ?"
- Moi : "… C'est que … c'est que j'ai mon potager …"
- Krant en un léger sursaut : Ah , bien ! … oui … votre potager" . Il se tourne vers moi
en souriant ; c'est un sourire candide , un pur sourire déshabillé de sa familière ironie et
- absolue rareté - le capitaine passe son bras sous le mien et nous nous dirigeons dans
cette posture vers les lueurs de Koenigsberg .
- Krant : "Je suis heureux de vous avoir connu , chef …"
mercredi 17 juin 2020
MICKEY CONSULTE
Je me rendis le coeur léger chez le Docteur Sigfreud . A peine installé sur son divan ,
je contestai le caractère universel de l'Oedipe : je n'étais pas amoureux de Lillian , ma
mère ; je n'avais eu pour elle aucun désir libidinal et jamais je n'avais perçu Walt , mon
père , comme un rival . J'ajoutai que j'avais grillé les deux premiers stades de sa théorie
- l'oral et l'anal - et qu'en ce qui concernait le troisième - le phallique - je vivais avec
Minnie une passion platonique . Peut-être , concédai-je , mon ami Dingo fut-il un objet
de substitution et j'avouai que j'avais un temps fantasmé sur les oreilles d'Oswald .
- Dr Sigfreud : "Oswald ?"
- Moi : "Le lapin chanceux … " . Mais , affirmai-je , ni l'un ni l'autre ne furent de sérieux
substituts de ma mère .
- Dr Sigfreud : "Parlez-moi de Pluto"
- Moi : "Qu'est-ce que Pluto vient faire là-dedans !? … c'est mon chien !"
Cette parenthèse canine fermée , le Docteur embraya sur la famille Picsou . Souvent ,
me dit-il , il avait rêvé de Daisy , la fiancée de Donald Duck , mon cousin . Je voyais là
un sens caché , comme qui dirait : un contenu latent . Je laissai parler Sigfreud . A la fin
de la séance , nous nous aperçumes que , sans nous en rendre compte , nous avions
échangé nos places : le Docteur était couché sur son divan et je l'écoutais , assis dans son
fauteuil en cuir .
Il me donna 12 marks pour prix de la consultation .
je contestai le caractère universel de l'Oedipe : je n'étais pas amoureux de Lillian , ma
mère ; je n'avais eu pour elle aucun désir libidinal et jamais je n'avais perçu Walt , mon
père , comme un rival . J'ajoutai que j'avais grillé les deux premiers stades de sa théorie
- l'oral et l'anal - et qu'en ce qui concernait le troisième - le phallique - je vivais avec
Minnie une passion platonique . Peut-être , concédai-je , mon ami Dingo fut-il un objet
de substitution et j'avouai que j'avais un temps fantasmé sur les oreilles d'Oswald .
- Dr Sigfreud : "Oswald ?"
- Moi : "Le lapin chanceux … " . Mais , affirmai-je , ni l'un ni l'autre ne furent de sérieux
substituts de ma mère .
- Dr Sigfreud : "Parlez-moi de Pluto"
- Moi : "Qu'est-ce que Pluto vient faire là-dedans !? … c'est mon chien !"
Cette parenthèse canine fermée , le Docteur embraya sur la famille Picsou . Souvent ,
me dit-il , il avait rêvé de Daisy , la fiancée de Donald Duck , mon cousin . Je voyais là
un sens caché , comme qui dirait : un contenu latent . Je laissai parler Sigfreud . A la fin
de la séance , nous nous aperçumes que , sans nous en rendre compte , nous avions
échangé nos places : le Docteur était couché sur son divan et je l'écoutais , assis dans son
fauteuil en cuir .
Il me donna 12 marks pour prix de la consultation .
KRANT 226 . LES OIES , CE SOIR-LÀ
Octobre . Krant et moi , nous ne naviguions plus . Nous étions , comme certain
philosophe , fixés à Koenigsberg . Il nous arrivait de marcher pieds nus , pantalons
retroussés , sur l'infini cordon dunaire . Je parlais peu et Krant soliloquait : considé-
rations sur la marche des navires , sur le bon usage du sillomètre ou de l'octant de
Rust , remarques à propos du plan de l'orbite d'un astre , du rôle de la logique pure
dans la vie de tous les jours , des bonnes raisons de douter de l'existence de Dieu ,
de la vision apodictique du monde , particulièrement chez les chats , et chaque fois
me prenant à témoin comme s'il invoquait dans un miroir l'avis de son reflet . Ce soir-
là , un train de nuages gris roulait sur l'horizon des masses d'eau énormes dans un
mouvement uniforme si lent que nous dûmes nous arrêter pour comprendre le sens
de sa marche : il venait du nord et le capitaine certifia qu'avant demain il aurait
déversé ses tonnes de liquide dans le Kattegat . A peine ceci dit que l'air , devant nous ,
derrière les oyats , s'agita , murmura d'abord puis se mit à bruire comme si le vent d'un
coup s'était levé : une centaine d'oies sauvages formée en V passèrent au-dessus de nos
têtes en cacardant .
- Krant , le visage tourné vers le ciel : "Elles s'en vont vers le sud … la Mer Noire …
ou l'Afrique …"
- Les oies : "Ang , ang , ang"
- Moi : "Rien à faire … ces oies sauvages me serrent le coeur"
philosophe , fixés à Koenigsberg . Il nous arrivait de marcher pieds nus , pantalons
retroussés , sur l'infini cordon dunaire . Je parlais peu et Krant soliloquait : considé-
rations sur la marche des navires , sur le bon usage du sillomètre ou de l'octant de
Rust , remarques à propos du plan de l'orbite d'un astre , du rôle de la logique pure
dans la vie de tous les jours , des bonnes raisons de douter de l'existence de Dieu ,
de la vision apodictique du monde , particulièrement chez les chats , et chaque fois
me prenant à témoin comme s'il invoquait dans un miroir l'avis de son reflet . Ce soir-
là , un train de nuages gris roulait sur l'horizon des masses d'eau énormes dans un
mouvement uniforme si lent que nous dûmes nous arrêter pour comprendre le sens
de sa marche : il venait du nord et le capitaine certifia qu'avant demain il aurait
déversé ses tonnes de liquide dans le Kattegat . A peine ceci dit que l'air , devant nous ,
derrière les oyats , s'agita , murmura d'abord puis se mit à bruire comme si le vent d'un
coup s'était levé : une centaine d'oies sauvages formée en V passèrent au-dessus de nos
têtes en cacardant .
- Krant , le visage tourné vers le ciel : "Elles s'en vont vers le sud … la Mer Noire …
ou l'Afrique …"
- Les oies : "Ang , ang , ang"
- Moi : "Rien à faire … ces oies sauvages me serrent le coeur"
NOGALÈS
Aux frontières d'un Mexique
(ceci vaut pour tout Mexique) ,
On peut avoir
Pour un , deux ou trois coins ,
Un lit et l'air conditionné .
La carte Visa est acceptée ,
On a dans la chambre
La télévision et le téléphone
Mais , pour vous empêcher de dormir ,
Les patrons arborent
Un sombrero noir .
Somnoler
(une sorte de torpeur)
Est ce qu'on fait de mieux
A trois miles
D'un poste-frontière .
(ceci vaut pour tout Mexique) ,
On peut avoir
Pour un , deux ou trois coins ,
Un lit et l'air conditionné .
La carte Visa est acceptée ,
On a dans la chambre
La télévision et le téléphone
Mais , pour vous empêcher de dormir ,
Les patrons arborent
Un sombrero noir .
Somnoler
(une sorte de torpeur)
Est ce qu'on fait de mieux
A trois miles
D'un poste-frontière .
lundi 15 juin 2020
KRANT 225 . L'INVITATION
Les oies battaient l'air d'envols avortés et il semblait qu'elles tiraient au-dessus
des roseaux les rémiges pâles et glacées des marais de Baltijsk . L'aube montait du
proche océan comme une pure vague et elle allait s'abattre légère et chuintante sur
la terre et pousser contre les collines encore obscures l'écume épaisse de la nuit ,
éteignant une à une les flammèches bleutées des étoiles . Je poussai ma barque entre
les reflets noirs des joncs et la laissai glisser sur la surface des eaux qui formait avec
le silence un angle presque plat où s'insérait le lointain criaillement des oies . J'écartai
d'une main le vol stationnaire des premiers insectes et du même geste la claire-voie
des cannes ombreuses quand la lumière , d'un coup , embrasa le panache des roseaux .
Le jour qui venait de fondre sur le marais était marqué d'une croix rouge sur le calen-
drier de ma petite mère : Krant nous invitait , Toms , le timonier et moi dans sa maison
de capitaine .
AUDIENCE PONTIFICALE 14
- "Saint-Père , aimez-vous la musique ?"
- JP II . Une étincelle dans sa prunelle asthénique : "J'adore !"
- Moi . Je tire de mon havresac un CD : "Tenez , je vous ai apporté ça : les Choeurs
des moines de Saint-Benoît-du-Lac … c'est du grégorien"
- JP II , visiblement déçu , tourne le boîtier dans ses mains diaphanes :
"Ah , je te remercie …"
- Moi : "Ça n'a pas l'air de vous emballer"
- JP II : "Je préfère le rock"
- Moi : ……..!?………"
- JP II : "Connais-tu ceci ?" . Il chantonne et se trémousse : "Kiss me baby , ooh , hold
me baby …"
- Moi : "Great balls of fire !"
- JP II lève son sourcil droit : Bien … bien … Jerry Lee Lewis … tu as de la culture ,
mon fils ! … et ça : Boppin' at the high school hop …"
- Moi : "Euh …"
- JP II : "High school confidential … 1958 … Jerry Lee encore …"
- Moi : "Je pensais que …"
- JP II : "Le grégorien ? … j'aime bien , mais pas trop ! … c'est comme la cornemuse :
ça va un moment"
- Moi : "…………………"
- JP II : "Je te bénis , mon fils" … . La prochaine fois , penses-y : je suis un fan de
Little Richard . Il chevrote : "Good Golly , Miss Molly , hey-hey-hey !"
- JP II . Une étincelle dans sa prunelle asthénique : "J'adore !"
- Moi . Je tire de mon havresac un CD : "Tenez , je vous ai apporté ça : les Choeurs
des moines de Saint-Benoît-du-Lac … c'est du grégorien"
- JP II , visiblement déçu , tourne le boîtier dans ses mains diaphanes :
"Ah , je te remercie …"
- Moi : "Ça n'a pas l'air de vous emballer"
- JP II : "Je préfère le rock"
- Moi : ……..!?………"
- JP II : "Connais-tu ceci ?" . Il chantonne et se trémousse : "Kiss me baby , ooh , hold
me baby …"
- Moi : "Great balls of fire !"
- JP II lève son sourcil droit : Bien … bien … Jerry Lee Lewis … tu as de la culture ,
mon fils ! … et ça : Boppin' at the high school hop …"
- Moi : "Euh …"
- JP II : "High school confidential … 1958 … Jerry Lee encore …"
- Moi : "Je pensais que …"
- JP II : "Le grégorien ? … j'aime bien , mais pas trop ! … c'est comme la cornemuse :
ça va un moment"
- Moi : "…………………"
- JP II : "Je te bénis , mon fils" … . La prochaine fois , penses-y : je suis un fan de
Little Richard . Il chevrote : "Good Golly , Miss Molly , hey-hey-hey !"
dimanche 14 juin 2020
PARADIS 142 . LES CONQUISTADORS
Dieu devant une page blanche . Aujourd'hui , pas d'inspiration . La panne . Quoi faire ?
- Ève : "Tu fais quoi ?"
- Dieu : "Ben … je fais rien … pas d'idées … j'ai peut-être trop travaillé hier"
- Ève : "Oui … j'ai vu ta lumière allumée jusqu'à pas d'heure ! … tu créais ?"
- Dieu : "Oui , hier j'étais en forme : Liatris Spicata … la Plume du Kansas … et , dans
la foulée : le Mocassin d'eau"
- Ève : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu : "Une fleur et un serpent"
- Ève : "Tu me les montres ?"
- Dieu : "Non , je ne peux pas … je les ai mis cette nuit dans leur biotope : la Plume du
Kansas au Kansas et …"
- Ève : "C'est où le Kansas ? … c'est au Paradis ?"
- Dieu : "Bien sûr , ma chérie , le Kansas est au Paradis … du moins , pour le moment …
la Floride aussi … le Mocassin d'eau , je l'ai lâché dans le Choctawhatchee"
- Ève : "Le quoi ?"
- Dieu : " Le Choctawhatchee … c'est une rivière de ce coin de Paradis"
- Ève secoue la tête : "Jamais entendu parler ! … Adam est au courant ?"
- Dieu lève les bras au ciel (le plafond de son Atelier . L'Atelier où toutes choses furent
conçues) : "Surtout pas , Ève ! … Adam n'est pas au courant ! … ne va pas lui parler du
Kansas et de la Floride , deux pays de cocagne ! … Ève , par pitié !"
- Ève : "On peut pas y aller ?"
- Dieu : "Non … j'ai prévu du monde là-bas … des gens respectueux de ma Création :
les Apaches et les Miccosukees"
- Ève : "C'est des drôles de noms !"
- Dieu : "C'est peut-être des drôles de noms mais ces gens ne me retournent pas la terre …
ça durera ce que ça durera … jusqu'à l'Invasion …"
- Ève : "Les sauterelles ?"
- Dieu : "Pire , Ève ! … bien pire !"
- Ève : "Tu fais quoi ?"
- Dieu : "Ben … je fais rien … pas d'idées … j'ai peut-être trop travaillé hier"
- Ève : "Oui … j'ai vu ta lumière allumée jusqu'à pas d'heure ! … tu créais ?"
- Dieu : "Oui , hier j'étais en forme : Liatris Spicata … la Plume du Kansas … et , dans
la foulée : le Mocassin d'eau"
- Ève : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu : "Une fleur et un serpent"
- Ève : "Tu me les montres ?"
- Dieu : "Non , je ne peux pas … je les ai mis cette nuit dans leur biotope : la Plume du
Kansas au Kansas et …"
- Ève : "C'est où le Kansas ? … c'est au Paradis ?"
- Dieu : "Bien sûr , ma chérie , le Kansas est au Paradis … du moins , pour le moment …
la Floride aussi … le Mocassin d'eau , je l'ai lâché dans le Choctawhatchee"
- Ève : "Le quoi ?"
- Dieu : " Le Choctawhatchee … c'est une rivière de ce coin de Paradis"
- Ève secoue la tête : "Jamais entendu parler ! … Adam est au courant ?"
- Dieu lève les bras au ciel (le plafond de son Atelier . L'Atelier où toutes choses furent
conçues) : "Surtout pas , Ève ! … Adam n'est pas au courant ! … ne va pas lui parler du
Kansas et de la Floride , deux pays de cocagne ! … Ève , par pitié !"
- Ève : "On peut pas y aller ?"
- Dieu : "Non … j'ai prévu du monde là-bas … des gens respectueux de ma Création :
les Apaches et les Miccosukees"
- Ève : "C'est des drôles de noms !"
- Dieu : "C'est peut-être des drôles de noms mais ces gens ne me retournent pas la terre …
ça durera ce que ça durera … jusqu'à l'Invasion …"
- Ève : "Les sauterelles ?"
- Dieu : "Pire , Ève ! … bien pire !"
vendredi 12 juin 2020
LES LOUPS-GAROUS 4
Résumé : Luis , shérif de X , fait une tournée d'inspection nocturne . Trois touristes
allemands prétendent qu'ils ont vu (ont-ils rêvé ?) rôdailler un ou plusieurs loups-garous
près des remparts . Luis doute - les touristes n'avaient pas lésiné sur la bière locale - mais
par respect du devoir et de sa fonction , il fouille en 4x4 les abords de la ville . Il en
profite pour collecter les mots anciens , les mots rares et ranimer ceux qui auraient disparu :
Luis ne remit pas tout de suite le contact . A travers le sfumato du pare-brise encombré
de fourmilles , il se prit à admirer la thébaïde qu'il arpentait depuis si longtemps : la ligne
colombine des lointaines collines s'effaçait sous les pendrillons étoilés de la nuit . Cette
nuit avait forme d'amande , coeur mandorlé tirant son évanescent damas sur les gibbosités
géométrales de la pampa . Une lune cave semblait ravauder de ses rayons scarlatins le
lambrequin de sombres nuages où , soudain , Luis crut surprendre la houppelande d'un
moloch . N'était-ce l'image égrugée d'un de ces loups-garous aperçus par les touristes
ultramontains , en l'occurrence germaniques ? . La mélopée itérative d'un engoulevent
dans le friselis de trembles proches vibra contre les trois osselets de son oreille gauche ,
par la vitre baissée , d'apodictique manière . Aussi Luis tourna-t-il la clé de contact et ,
comme le belluaire dans l'arène , engagea son 4x4 dans les fondrières empouacrées de
litanies absconses : qu'était-ce que ce monde , ce qu'on voyait , le voyait-on ? . Ces abat-
tures laissées dans les broussailles de la laie fangeuse (elles se livraient dans les phares de
l'auto) étaient-elles d'un cerf , d'un cheval balsan , d'un sombre nuage … ou de latitents
lycanthropes ?
Conjectures , conjectures …
(à suivre …)
allemands prétendent qu'ils ont vu (ont-ils rêvé ?) rôdailler un ou plusieurs loups-garous
près des remparts . Luis doute - les touristes n'avaient pas lésiné sur la bière locale - mais
par respect du devoir et de sa fonction , il fouille en 4x4 les abords de la ville . Il en
profite pour collecter les mots anciens , les mots rares et ranimer ceux qui auraient disparu :
Luis ne remit pas tout de suite le contact . A travers le sfumato du pare-brise encombré
de fourmilles , il se prit à admirer la thébaïde qu'il arpentait depuis si longtemps : la ligne
colombine des lointaines collines s'effaçait sous les pendrillons étoilés de la nuit . Cette
nuit avait forme d'amande , coeur mandorlé tirant son évanescent damas sur les gibbosités
géométrales de la pampa . Une lune cave semblait ravauder de ses rayons scarlatins le
lambrequin de sombres nuages où , soudain , Luis crut surprendre la houppelande d'un
moloch . N'était-ce l'image égrugée d'un de ces loups-garous aperçus par les touristes
ultramontains , en l'occurrence germaniques ? . La mélopée itérative d'un engoulevent
dans le friselis de trembles proches vibra contre les trois osselets de son oreille gauche ,
par la vitre baissée , d'apodictique manière . Aussi Luis tourna-t-il la clé de contact et ,
comme le belluaire dans l'arène , engagea son 4x4 dans les fondrières empouacrées de
litanies absconses : qu'était-ce que ce monde , ce qu'on voyait , le voyait-on ? . Ces abat-
tures laissées dans les broussailles de la laie fangeuse (elles se livraient dans les phares de
l'auto) étaient-elles d'un cerf , d'un cheval balsan , d'un sombre nuage … ou de latitents
lycanthropes ?
Conjectures , conjectures …
(à suivre …)
jeudi 11 juin 2020
KRANT 224 . ACCOSTAGE
A l'approche d'une terre , je m'allongeais dans un hamac tendu sur le pont supérieur .
Là , dans un tour de passe-passe jubilant , j'escamotais la mer . Des nuages bulbeux
faisaient au ciel d'azur une corolle d'écume . Au centre , frôlant semblait-il la couche
haute de l'atmosphère , des mouettes au corps translucide manifestaient par leur lent
tournoiement qu'à quelques encâblures il y avait un port encastré dans une falaise aux
crêtes pâturées ou un cheval pénétrant en ligne droite dans des hortillonnages . Je gagnais
la salle rougeoyante des machines pour réduire notre vitesse et , après des manoeuvres
aveugles dictées par le chadburn , stopper le mouvement têtu des pistons . Après l'échap-
pée braillarde des mécaniciens , je restais un moment seul sur ce territoire intermédiaire
où des jets de vapeur moribonds crachaient le reste de leur âme . Puis , par le trou
d'homme , mon buste ahuri émergeait dans un monde affairé et un air immobile , au
milieu des criailleries d'oiseaux qui - il y avait moins d'une heure - décrivaient dans le
ciel des courbes de silence .
Là , dans un tour de passe-passe jubilant , j'escamotais la mer . Des nuages bulbeux
faisaient au ciel d'azur une corolle d'écume . Au centre , frôlant semblait-il la couche
haute de l'atmosphère , des mouettes au corps translucide manifestaient par leur lent
tournoiement qu'à quelques encâblures il y avait un port encastré dans une falaise aux
crêtes pâturées ou un cheval pénétrant en ligne droite dans des hortillonnages . Je gagnais
la salle rougeoyante des machines pour réduire notre vitesse et , après des manoeuvres
aveugles dictées par le chadburn , stopper le mouvement têtu des pistons . Après l'échap-
pée braillarde des mécaniciens , je restais un moment seul sur ce territoire intermédiaire
où des jets de vapeur moribonds crachaient le reste de leur âme . Puis , par le trou
d'homme , mon buste ahuri émergeait dans un monde affairé et un air immobile , au
milieu des criailleries d'oiseaux qui - il y avait moins d'une heure - décrivaient dans le
ciel des courbes de silence .
mercredi 10 juin 2020
TROIS MOUCHES 192 . ADA SANS ELLES
Berthe serrait dans ses bras un bouquet échevelé de fleurs des champs . Elle portait
une robe blanche avec un blazer noir ; un grand noeud blanc était posé sur sa longue
chevelure . Je ne devais jamais revoir ce costume et chaque fois que j'en ferai mention
dans une évocation rétrospective , elle répliquera obstinément que je devais avoir rêvé .
Je ne devais jamais revoir le bouquet de fleurs blanches que Berthe serrait obstinément
contre sa robe longue . Quand j'évoquais rétrospectivement ces grands champs échevelés
où elle avait porté un noeud blanc sur ce costume (j'en faisais mention à chaque fois dans
ses bras) , elle répliquait que je devais avoir rêvé et posait sa chevelure noire sur mon
blazer .
Posé dans le noeud de ses bras comme dans une longue robe , j'évoquais ces grands
champs noirs obstinés où je l'avais revue portant sur son blazer un bouquet serré de fleurs
blanches . Chaque fois que je faisais rétrospectivement mention de ce rêve échevelé ,
Berthe répliquait en posant sa chevelure sur mon costume blanc .
une robe blanche avec un blazer noir ; un grand noeud blanc était posé sur sa longue
chevelure . Je ne devais jamais revoir ce costume et chaque fois que j'en ferai mention
dans une évocation rétrospective , elle répliquera obstinément que je devais avoir rêvé .
Je ne devais jamais revoir le bouquet de fleurs blanches que Berthe serrait obstinément
contre sa robe longue . Quand j'évoquais rétrospectivement ces grands champs échevelés
où elle avait porté un noeud blanc sur ce costume (j'en faisais mention à chaque fois dans
ses bras) , elle répliquait que je devais avoir rêvé et posait sa chevelure noire sur mon
blazer .
Posé dans le noeud de ses bras comme dans une longue robe , j'évoquais ces grands
champs noirs obstinés où je l'avais revue portant sur son blazer un bouquet serré de fleurs
blanches . Chaque fois que je faisais rétrospectivement mention de ce rêve échevelé ,
Berthe répliquait en posant sa chevelure sur mon costume blanc .
KRANT 223 . KAITANGATA
Été austral .
Le kritik relâche dans le petit port de Kaitangata . En vieil habitué , il est accoudé
au quai comme au zinc d'un bar . D'autres navires sont à l'accostage , battant pavillons
de la terre entière . Des dockers les chargent ou les déchargent de toutes sortes de
cargaisons pendant que les soutiers manoeuvrent les palans ou - du fond des entrailles -
commandent par gestes et cris le rangement de leurs cales . Hume dort . Hume forme
un arc de cercle dans la caisse du timonier . Il a posé les coussinets de ses pattes anté-
rieures sur ses oreilles et s'échappe de ce monde-ci par le sommeil . Car l'agitation de
l'air portuaire outrage sa placide ouïe habituée au ronron des pistons Stirling et à la
mélodie ordonnée des clapots marins rythmée par les sons rassurants des claquements
de portes . Aussi , dès que nous abordons quelque part , à Rotterdam , à Madras ou à
Kaitangata , Hume se roule en boule dans la caisse du timonier et se laisse aspirer par
des songes de chat .
- Le timonier : "Tudieu , bienheureuse sale bête !"
Le kritik relâche dans le petit port de Kaitangata . En vieil habitué , il est accoudé
au quai comme au zinc d'un bar . D'autres navires sont à l'accostage , battant pavillons
de la terre entière . Des dockers les chargent ou les déchargent de toutes sortes de
cargaisons pendant que les soutiers manoeuvrent les palans ou - du fond des entrailles -
commandent par gestes et cris le rangement de leurs cales . Hume dort . Hume forme
un arc de cercle dans la caisse du timonier . Il a posé les coussinets de ses pattes anté-
rieures sur ses oreilles et s'échappe de ce monde-ci par le sommeil . Car l'agitation de
l'air portuaire outrage sa placide ouïe habituée au ronron des pistons Stirling et à la
mélodie ordonnée des clapots marins rythmée par les sons rassurants des claquements
de portes . Aussi , dès que nous abordons quelque part , à Rotterdam , à Madras ou à
Kaitangata , Hume se roule en boule dans la caisse du timonier et se laisse aspirer par
des songes de chat .
- Le timonier : "Tudieu , bienheureuse sale bête !"
lundi 8 juin 2020
KRANT 222 . VU DU BASTINGAGE
Eclipsés par quelque relief , les feux de villages retirés à la marge du ciel
réapparaissaient , fragiles et tremblotants . Toms et moi avions posé nos coudes
sur le bastingage ; le constructeur de notre navire avait-il prévu l'usage nocturne
que nous faisions de cette rambarde de fer : reposer nos corps fourbus et les
embarquer dans la contemplation ? . Au-dessus de nos têtes , les astres défilaient
en un lent tournoiement et nous , infiniment esseulés , épaule contre épaule et
Toms fumant sa dernière cigarette , partagions cette rêverie : là-bas , dans ces
maisons , entraînés dans le même mouvement des étoiles , des êtres dormaient
d'un sommeil que par nature je supposais paisible et que le tempérament de
Toms peuplait de cauchemars entortillés .
- Toms , rompant le silence : "Y vois-tu clair ?"
- Moi , pressentant une discussion assommante : "Je vois comme toi … ce village
où des gens dorment paisiblement …"
- Toms : "Tu ne comprends pas "
- Moi , soupirant : "Qu'est-ce que je dois comprendre , Toms ?"
- Toms : "Ce village , je le vois comme toi … j'ai deux yeux ! … et j'imagine que
les gens dorment … j'imagine aussi leurs cauchemars et les draps entortillés …"
- Moi : "…………."
- Toms : "Vois-tu clair en toi ?"
- Moi : "Toms ! … ce qui est à voir est devant nous … vas te coucher !"
réapparaissaient , fragiles et tremblotants . Toms et moi avions posé nos coudes
sur le bastingage ; le constructeur de notre navire avait-il prévu l'usage nocturne
que nous faisions de cette rambarde de fer : reposer nos corps fourbus et les
embarquer dans la contemplation ? . Au-dessus de nos têtes , les astres défilaient
en un lent tournoiement et nous , infiniment esseulés , épaule contre épaule et
Toms fumant sa dernière cigarette , partagions cette rêverie : là-bas , dans ces
maisons , entraînés dans le même mouvement des étoiles , des êtres dormaient
d'un sommeil que par nature je supposais paisible et que le tempérament de
Toms peuplait de cauchemars entortillés .
- Toms , rompant le silence : "Y vois-tu clair ?"
- Moi , pressentant une discussion assommante : "Je vois comme toi … ce village
où des gens dorment paisiblement …"
- Toms : "Tu ne comprends pas "
- Moi , soupirant : "Qu'est-ce que je dois comprendre , Toms ?"
- Toms : "Ce village , je le vois comme toi … j'ai deux yeux ! … et j'imagine que
les gens dorment … j'imagine aussi leurs cauchemars et les draps entortillés …"
- Moi : "…………."
- Toms : "Vois-tu clair en toi ?"
- Moi : "Toms ! … ce qui est à voir est devant nous … vas te coucher !"
dimanche 7 juin 2020
DESMOND 134 . PAUL WARFIELD
Lendemain de match de la NFL (National Football League . Note pour les touristes
français , c'est du football américain , un sport de brutes !) . Maryline et moi attendons
le Président dans son bureau privé pour notre briefing quotidien . Le Président pousse
la porte . Il est d'humeur effervescente :
- "Les Dolphins … les Raiders … Desmond , comment avez-vous trouvé ça ? …
ce Warfield , quel wide reciever , non ! … qu'est-ce que vous en pensez ?"
- Moi (bien entendu , je n'ai pas regardé le match , ce sport de brutes , et je n'ai pas de
téléviseur !) : "… Euh … qui ?"
- Le Président , déconcerté , à Maryline : "D'où sort-il notre Desmond ?" . A moi :
"Warfield , Desmond ! … Paul Warfield ! … les Dolphins de Miami contre les
Raiders d'Oakland … vous avez la télé ?"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président … j'ai bien peur que non"
- Il est abasourdi : "Pas la télé !? … mais qu'est-ce que vous faites le soir ?"
- Moi : "Je … je …"
- Lui : "Moi , avec Pat , je regarde la télé tous les soirs … et je ne rate pas un match
du Super Bowl !" . A Maryline : "Et vous , Maryline , qu'avez-vous pensé du match ?"
- Maryline : "Oh , Monsieur le Président , je n'ai pas regardé … j'ai fait une tarte aux
pommes"
- Le Président est accablé . Il décroche son téléphone et appuie sur la touche H …
sonnerie … puis : "Henry !" . Large sourire . "Hi , Henry … oui … alors , ce match ?
… hein !? … vous n'avez pas regardé !?" . Révulsion . "Vous venez de vous cou-
cher !? … oh , sorry Henry , j'avais oublié … oui … à Pékin … un quoi ? … un match
de ping-pong à la télé ? … avec Chou ? … tant pis … j'aurais aimé avoir votre avis …
oui … Warfield , sensationnel ! … dommage pour vous … ok" . Il raccroche et , dans
la foulée , appuie sur la touche G … sonnerie … "Gerald ?" . Sourire introductif .
"Le match ?" . Assombrissement … "Comment ça , quel match ? … l'anniversaire
d'Elizabeth !? … zut ! … oui … oui … Warfield a été formidable ! … donc , vous
n'avez pas vu … pas pu faire autrement , zut ! … dommage ! … oui … à tout à
l'heure …" . Il raccroche et appuie sur la touche S … sonnerie … "Sergio ? … hi ,
Sergio !" . Sourire inaugural … "oui , ici le Président … como estas ? (Note : Sergio
Fernandez est un jardinier de la Maison Blanche . Classe 3 . Origine : Mexique) …
si … si … le match , Sergio ! …" . Eclipse du sourire inaugural … "pas regardé !? …
vous n'avez pas vu le touchdown de Warfield !? … pas le temps … vous avez trop
de boulot … flute ! … ok … bye"
- Le Président , tassé dans son fauteuil : "Qui a regardé ce putain de match ?"
français , c'est du football américain , un sport de brutes !) . Maryline et moi attendons
le Président dans son bureau privé pour notre briefing quotidien . Le Président pousse
la porte . Il est d'humeur effervescente :
- "Les Dolphins … les Raiders … Desmond , comment avez-vous trouvé ça ? …
ce Warfield , quel wide reciever , non ! … qu'est-ce que vous en pensez ?"
- Moi (bien entendu , je n'ai pas regardé le match , ce sport de brutes , et je n'ai pas de
téléviseur !) : "… Euh … qui ?"
- Le Président , déconcerté , à Maryline : "D'où sort-il notre Desmond ?" . A moi :
"Warfield , Desmond ! … Paul Warfield ! … les Dolphins de Miami contre les
Raiders d'Oakland … vous avez la télé ?"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président … j'ai bien peur que non"
- Il est abasourdi : "Pas la télé !? … mais qu'est-ce que vous faites le soir ?"
- Moi : "Je … je …"
- Lui : "Moi , avec Pat , je regarde la télé tous les soirs … et je ne rate pas un match
du Super Bowl !" . A Maryline : "Et vous , Maryline , qu'avez-vous pensé du match ?"
- Maryline : "Oh , Monsieur le Président , je n'ai pas regardé … j'ai fait une tarte aux
pommes"
- Le Président est accablé . Il décroche son téléphone et appuie sur la touche H …
sonnerie … puis : "Henry !" . Large sourire . "Hi , Henry … oui … alors , ce match ?
… hein !? … vous n'avez pas regardé !?" . Révulsion . "Vous venez de vous cou-
cher !? … oh , sorry Henry , j'avais oublié … oui … à Pékin … un quoi ? … un match
de ping-pong à la télé ? … avec Chou ? … tant pis … j'aurais aimé avoir votre avis …
oui … Warfield , sensationnel ! … dommage pour vous … ok" . Il raccroche et , dans
la foulée , appuie sur la touche G … sonnerie … "Gerald ?" . Sourire introductif .
"Le match ?" . Assombrissement … "Comment ça , quel match ? … l'anniversaire
d'Elizabeth !? … zut ! … oui … oui … Warfield a été formidable ! … donc , vous
n'avez pas vu … pas pu faire autrement , zut ! … dommage ! … oui … à tout à
l'heure …" . Il raccroche et appuie sur la touche S … sonnerie … "Sergio ? … hi ,
Sergio !" . Sourire inaugural … "oui , ici le Président … como estas ? (Note : Sergio
Fernandez est un jardinier de la Maison Blanche . Classe 3 . Origine : Mexique) …
si … si … le match , Sergio ! …" . Eclipse du sourire inaugural … "pas regardé !? …
vous n'avez pas vu le touchdown de Warfield !? … pas le temps … vous avez trop
de boulot … flute ! … ok … bye"
- Le Président , tassé dans son fauteuil : "Qui a regardé ce putain de match ?"
PRINTEMPS 3
Fonte ,
Bourgeonnement ,
Floraison …
Nous quittons nos tanières
Et nos délires hypothermiques .
Levez la tête , ô femmes :
Ces flux de vent solaire
Dans la haute atmosphère ,
Les voyez-vous ,
Frôlant vos chevelures en désordre ?
Car tout s'élève aujourd'hui ,
Assomption du printemps .
Bourgeonnement ,
Floraison …
Nous quittons nos tanières
Et nos délires hypothermiques .
Levez la tête , ô femmes :
Ces flux de vent solaire
Dans la haute atmosphère ,
Les voyez-vous ,
Frôlant vos chevelures en désordre ?
Car tout s'élève aujourd'hui ,
Assomption du printemps .
vendredi 5 juin 2020
COTE 137 . 153 . PIGEON AUX POIRES
Un pigeon , un beau matin (tour de langage car il tombe une pluie lente et froide)
se pose sur la banquette de tir . Bagué . Carpentier , un gars presque belge - sa ferme ,
prétend-il , est posée sur la frontière - et colombophile passionné le prend dans ses
bras : "Mon capitaine ! … un pigeon !"
- Le capitaine sort de son abri : "Un pigeon ?"
- Martial qui , déjà , gratouille l'animal sous le bec : "Oui , mon capitaine … un beau
pigeon bien gras … j'adore le pigeon ! … un bon pigeon aux poires , ça vous dirait
mon capitaine ?"
- Carpentier écarte vivement son protégé des babines de Martial : "Tu n'y penses pas !!
… faudrait me passer sur le corps !"
- Le capitaine : "Des poires ?" … il fait un tour complet sur lui-même , l'assurant qu'à
360° il n'y a aucun poirier sur l'infect bourbier où nous pataugeons depuis trois ans …
"des poires ?"
- Carpentier : "Il est bagué , mon capitaine"
- Le capitaine : "Allez-y , Carpentier … vous êtes un spécialiste m'a-t-on dit … regardez
de quoi il s'agit … y a-t-il un message ?" . Pendant que notre colombophile s'affaire :
"Dites-moi , Martial … vous pourriez nous dégoter des poires ? … je rêve de poires …
je n'en ai pas mangé depuis … depuis …"
- Martial : "Je connais un coin"
- Prigent : "C'est vrai , mon capitaine … Martial a repéré un poirier"
- Le capitaine : "Vous m'épatez , Martial ! … un poirier !? … avec des poires !? …
comment faites-vous ?"
- Martial : "Je patrouille"
- Le capitaine : "Oui … oui … mais quand même , des poires ! … il y faut un poirier !
… dans ce capharnaüm !?"
- Martial : "Ce sont des Conférence … une belle peau jaune pâle , une chair blanche
comme le lait !"
- Le capitaine : "Arrêtez , Martial ! … vous me faites saliver"
- Martial : "Confiez-moi une patrouille et je vous ramène une pleine sacoche de poires !"
- Le capitaine : Vous ne franchissez pas les lignes ennemies , Martial ! … c'est bien
compris ?"
- Martial , éludant la question : "Et le pigeon , qu'est-ce qu'on en fait ?"
- Le capitaine déplie le petit message que Carpentier lui a tendu : "Pas touche ! …
propriété de l'Armée Française !"
se pose sur la banquette de tir . Bagué . Carpentier , un gars presque belge - sa ferme ,
prétend-il , est posée sur la frontière - et colombophile passionné le prend dans ses
bras : "Mon capitaine ! … un pigeon !"
- Le capitaine sort de son abri : "Un pigeon ?"
- Martial qui , déjà , gratouille l'animal sous le bec : "Oui , mon capitaine … un beau
pigeon bien gras … j'adore le pigeon ! … un bon pigeon aux poires , ça vous dirait
mon capitaine ?"
- Carpentier écarte vivement son protégé des babines de Martial : "Tu n'y penses pas !!
… faudrait me passer sur le corps !"
- Le capitaine : "Des poires ?" … il fait un tour complet sur lui-même , l'assurant qu'à
360° il n'y a aucun poirier sur l'infect bourbier où nous pataugeons depuis trois ans …
"des poires ?"
- Carpentier : "Il est bagué , mon capitaine"
- Le capitaine : "Allez-y , Carpentier … vous êtes un spécialiste m'a-t-on dit … regardez
de quoi il s'agit … y a-t-il un message ?" . Pendant que notre colombophile s'affaire :
"Dites-moi , Martial … vous pourriez nous dégoter des poires ? … je rêve de poires …
je n'en ai pas mangé depuis … depuis …"
- Martial : "Je connais un coin"
- Prigent : "C'est vrai , mon capitaine … Martial a repéré un poirier"
- Le capitaine : "Vous m'épatez , Martial ! … un poirier !? … avec des poires !? …
comment faites-vous ?"
- Martial : "Je patrouille"
- Le capitaine : "Oui … oui … mais quand même , des poires ! … il y faut un poirier !
… dans ce capharnaüm !?"
- Martial : "Ce sont des Conférence … une belle peau jaune pâle , une chair blanche
comme le lait !"
- Le capitaine : "Arrêtez , Martial ! … vous me faites saliver"
- Martial : "Confiez-moi une patrouille et je vous ramène une pleine sacoche de poires !"
- Le capitaine : Vous ne franchissez pas les lignes ennemies , Martial ! … c'est bien
compris ?"
- Martial , éludant la question : "Et le pigeon , qu'est-ce qu'on en fait ?"
- Le capitaine déplie le petit message que Carpentier lui a tendu : "Pas touche ! …
propriété de l'Armée Française !"
jeudi 4 juin 2020
PARADIS 141 . LA CARPE DU PISHÔN
Éclat de lumière frétillante ! : un poisson se tortille au bout de la ligne qu'Adam ,
assis sur la rive herbée , a lancée dans les franches eaux du Pishôn . Adam tire sur
son bambou et le ventre argenté d'une carpe gambille dans la brise des premiers jours
du monde . L'aîné des hommes allait saisir sa prise d'une main empressée quand
une nuée colère procédant de l'onde retient son geste :
- Dieu (car c'est Lui) : "Je t'y prends !"
- Adam : "………??………"
- Dieu : "Veux-tu lâcher ce poisson !"
- Adam : "Mais … mais …"
- Dieu : "Ce poisson t'appartient-il ? … veux-tu en faire ton affaire ? … ou pire ,
ton déjeuner ?"
- Adam abaisse son bambou et la carpe , retrouvant son élément , tire-bouchonne
écailles et nageoires autour de l'hameçon : "Mais … tu l'as dit : soumettez les poissons
du fleuve … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Tu m'agaces avec tes lectures ! … tes exégèses ! … tais-toi ! … c'est une
erreur de traduction !"
- Adam proteste : "Tu l'as dit ! … tu l'as dit ! … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Décroche cette carpe ! … immédiatement , ou je me fâche !" . Suit un déluge
d'imprécations hébraïques .
- Adam , terrifié , libère le poisson qui , toutes branchies ouvertes , bondit dans le courant .
- Dieu , calmé , vient s'asseoir près d'Adam et entoure les épaules de sa créature d'un bras
réconciliateur : "C'est une erreur du traducteur … je n'ai pas dit : soumettez les poissons …"
- Adam , tremblant , car la proximité divine effraie : "Qu'est-ce que tu as dit , alors ?"
- Dieu : "Euh … je ne sais pas … je ne me souviens plus …"
assis sur la rive herbée , a lancée dans les franches eaux du Pishôn . Adam tire sur
son bambou et le ventre argenté d'une carpe gambille dans la brise des premiers jours
du monde . L'aîné des hommes allait saisir sa prise d'une main empressée quand
une nuée colère procédant de l'onde retient son geste :
- Dieu (car c'est Lui) : "Je t'y prends !"
- Adam : "………??………"
- Dieu : "Veux-tu lâcher ce poisson !"
- Adam : "Mais … mais …"
- Dieu : "Ce poisson t'appartient-il ? … veux-tu en faire ton affaire ? … ou pire ,
ton déjeuner ?"
- Adam abaisse son bambou et la carpe , retrouvant son élément , tire-bouchonne
écailles et nageoires autour de l'hameçon : "Mais … tu l'as dit : soumettez les poissons
du fleuve … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Tu m'agaces avec tes lectures ! … tes exégèses ! … tais-toi ! … c'est une
erreur de traduction !"
- Adam proteste : "Tu l'as dit ! … tu l'as dit ! … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Décroche cette carpe ! … immédiatement , ou je me fâche !" . Suit un déluge
d'imprécations hébraïques .
- Adam , terrifié , libère le poisson qui , toutes branchies ouvertes , bondit dans le courant .
- Dieu , calmé , vient s'asseoir près d'Adam et entoure les épaules de sa créature d'un bras
réconciliateur : "C'est une erreur du traducteur … je n'ai pas dit : soumettez les poissons …"
- Adam , tremblant , car la proximité divine effraie : "Qu'est-ce que tu as dit , alors ?"
- Dieu : "Euh … je ne sais pas … je ne me souviens plus …"
mercredi 3 juin 2020
TROIS MOUCHES 191 . ADA
La blancheur de la nappe et l'éclat des bougies attiraient de timides ou d'impétueux
phalènes , parmi lesquels Berthe , guidée par un doigt fantôme , ne put que reconnaître
d'anciens amis ailés . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
son chapeau de paille .
L'éclat merveilleux du doigt de Berthe guidait la blancheur de son chapeau contre
mes anciens amis mais je ne pus reconnaître parmi ces timides fantômes les pailles
ailées où trois bougies attiraient d'impétueux phalènes et le bourdon de mouches
vermeilles .
Des mouches , attirées par l'éclat impétueux d'anciennes bougies ne purent reconnaître
le fantôme de Berthe et ses doigts de phalène contre la blancheur ailée de la nappe .
Elles bourdonnaient , merveilleusement timides , comme guidées par des amies sous
un chapeau de paille .
phalènes , parmi lesquels Berthe , guidée par un doigt fantôme , ne put que reconnaître
d'anciens amis ailés . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
son chapeau de paille .
L'éclat merveilleux du doigt de Berthe guidait la blancheur de son chapeau contre
mes anciens amis mais je ne pus reconnaître parmi ces timides fantômes les pailles
ailées où trois bougies attiraient d'impétueux phalènes et le bourdon de mouches
vermeilles .
Des mouches , attirées par l'éclat impétueux d'anciennes bougies ne purent reconnaître
le fantôme de Berthe et ses doigts de phalène contre la blancheur ailée de la nappe .
Elles bourdonnaient , merveilleusement timides , comme guidées par des amies sous
un chapeau de paille .
mardi 2 juin 2020
KRANT 221 . LE COEUR DES CHOSES
Souvent le soir , juste avant que tombe la nuit , j'étais à la poupe du Kritik .
Hume , notre chat , sortant de je ne sais où , me rejoignait . Je le prenais dans mes
bras serrés et je sentais son coeur minuscule battre contre le mien . La respiration
de l'océan - effarante parce que liquide - nous submergeait . Au bout d'une minute
de grandiose suffocation , Hume s'agitait et exigeait que je le lâche . Il faisait un
bruit mat en touchant le plancher du pont où il s'étirait et faisait ses griffes . Puis il
s'éloignait en bâillant comme si ces instants d'inquiétante communion avec les
éléments l'avaient fatigué et il se dirigeait vers le couvert de la passerelle pour y
entamer une interminable toilette . De nous deux , je devais être le seul à ressentir
la présomption de notre présence , ici , sur cette mer sans limites . Je retraversais
le pont ; au passage je saluais Hume qui se léchait le poitrail et ne me prêtait plus
attention . A travers l'écoutille de la salle des machines et derrière les ordres
gutturaux de mon second me parvenait le tumulte des pistons : le coeur mécanique
de notre steamer .
Hume , notre chat , sortant de je ne sais où , me rejoignait . Je le prenais dans mes
bras serrés et je sentais son coeur minuscule battre contre le mien . La respiration
de l'océan - effarante parce que liquide - nous submergeait . Au bout d'une minute
de grandiose suffocation , Hume s'agitait et exigeait que je le lâche . Il faisait un
bruit mat en touchant le plancher du pont où il s'étirait et faisait ses griffes . Puis il
s'éloignait en bâillant comme si ces instants d'inquiétante communion avec les
éléments l'avaient fatigué et il se dirigeait vers le couvert de la passerelle pour y
entamer une interminable toilette . De nous deux , je devais être le seul à ressentir
la présomption de notre présence , ici , sur cette mer sans limites . Je retraversais
le pont ; au passage je saluais Hume qui se léchait le poitrail et ne me prêtait plus
attention . A travers l'écoutille de la salle des machines et derrière les ordres
gutturaux de mon second me parvenait le tumulte des pistons : le coeur mécanique
de notre steamer .
lundi 1 juin 2020
DESMOND 133 . LE GÉNIE
Un bruit de talons sonores . Quelqu'un - un homme - marche derrière moi à pas vif
dans le tunnel carrelé du sous-sol qui mène à l'incinérateur . Il me rattrape :
- "Desmond !" . C'est le Président - que fait-il dans ce sinistre couloir ? - un peu essoufflé .
"Desmond , just a minute ! … déposez ces cancans" , m'ordonne-t-il en désignant ma
brassée de documents à détruire … "écoutez-moi !"
- Je cale mon chargement contre la plinthe : "Monsieur le Président ! … pourquoi ne
m'avez-vous pas appelé dans votre bureau ?"
- Lui : "Pas le temps , Desmond ! … je les reçois dans moins d'une heure … répondez
à ma question : un génie , vous savez ce que c'est ?"
- Moi : "Euh … vous voulez dire une personne qui a du génie ?"
- Lui : "Oui … c'est ça … citez m'en quelques-uns"
- Moi : "Euh … Einstein … Newton … Niels Bohr …"
- Lui : "Qui ?"
- Moi : "Niels Bohr"
- Lui : "Connais pas … qui est-ce ?"
- Moi : "Bohr est un physicien danois , Monsieur le Président … prix Nobel …
la physique quantique …"
- Lui : "Grands dieux , Desmond ! … un jour vous m'expliquerez ce que c'est ! …
Henry me rebat les oreilles de cette physique ! … qui d'autre ?"
- Moi : "Euh … dans d'autres domaines : Shakespeare … Cervantès … Bach …
La Fontaine"
- Le Président lève au ciel dallé des yeux extatiques : "Ah , La Fontaine , comme
vous avez raison !" . Il déclame en me saisissant par la cravate , et sa voix résonne
entre les murs carrelés du tunnel : "La cigale ayant chanté tout l'été , se trouva …
and so on … and so on … d'autres génies , Desmond ?"
- Je réfléchis : "Picasso … Frank Sinatra …"
- Lui : "Sinatra , oui … et bien moi , Desmond , j'en reçois deux ici dans moins
d'une heure … deux d'un coup !"
- Moi : "Deux génies !?"
- Lui : "Parfaitement ! … deux génies !"
- Moi : "…….?………"
- Lui : "Le Génie des Carpates … ce sinistre Nicolas … Nicolas Ceaucescu"
- Moi : "Et ? …"
- Lui : "… et sa femme : Elena"
- Moi : "Elle est géniale ?"
- Lui hausse les épaules : "En tant que femelle d'un génie"
dans le tunnel carrelé du sous-sol qui mène à l'incinérateur . Il me rattrape :
- "Desmond !" . C'est le Président - que fait-il dans ce sinistre couloir ? - un peu essoufflé .
"Desmond , just a minute ! … déposez ces cancans" , m'ordonne-t-il en désignant ma
brassée de documents à détruire … "écoutez-moi !"
- Je cale mon chargement contre la plinthe : "Monsieur le Président ! … pourquoi ne
m'avez-vous pas appelé dans votre bureau ?"
- Lui : "Pas le temps , Desmond ! … je les reçois dans moins d'une heure … répondez
à ma question : un génie , vous savez ce que c'est ?"
- Moi : "Euh … vous voulez dire une personne qui a du génie ?"
- Lui : "Oui … c'est ça … citez m'en quelques-uns"
- Moi : "Euh … Einstein … Newton … Niels Bohr …"
- Lui : "Qui ?"
- Moi : "Niels Bohr"
- Lui : "Connais pas … qui est-ce ?"
- Moi : "Bohr est un physicien danois , Monsieur le Président … prix Nobel …
la physique quantique …"
- Lui : "Grands dieux , Desmond ! … un jour vous m'expliquerez ce que c'est ! …
Henry me rebat les oreilles de cette physique ! … qui d'autre ?"
- Moi : "Euh … dans d'autres domaines : Shakespeare … Cervantès … Bach …
La Fontaine"
- Le Président lève au ciel dallé des yeux extatiques : "Ah , La Fontaine , comme
vous avez raison !" . Il déclame en me saisissant par la cravate , et sa voix résonne
entre les murs carrelés du tunnel : "La cigale ayant chanté tout l'été , se trouva …
and so on … and so on … d'autres génies , Desmond ?"
- Je réfléchis : "Picasso … Frank Sinatra …"
- Lui : "Sinatra , oui … et bien moi , Desmond , j'en reçois deux ici dans moins
d'une heure … deux d'un coup !"
- Moi : "Deux génies !?"
- Lui : "Parfaitement ! … deux génies !"
- Moi : "…….?………"
- Lui : "Le Génie des Carpates … ce sinistre Nicolas … Nicolas Ceaucescu"
- Moi : "Et ? …"
- Lui : "… et sa femme : Elena"
- Moi : "Elle est géniale ?"
- Lui hausse les épaules : "En tant que femelle d'un génie"
dimanche 31 mai 2020
KRANT 220 . CORPS ET ÂME
Dong Moi . Quai nord . Un docker annamite est étendu sur un tréteau . Il est mort .
Ce matin , on chargeait devant nous les soutes d'un cargo scandinave . Une poulie ,
tournoyant au bout d'un cordage largué par mégarde , a traversé l'air en sifflant et
écrasé l'occiput du malheureux . Des femmes veillent le corps . Elles l'ont couvert de
fleurs et l'ont bordé de lampions . Du pont du Kritik , Toms , le quartier-maître ,
contemple la scène . Je le rejoins .
- Toms , sans quitter des yeux la veillée funèbre : "Crois-tu que l'âme existe ?"
- Moi : "… l'âme ? …"
- Toms : "Oui … ce type … ce docker … a-t-il une âme ?"
- Moi : "Qu'en sais-je , Toms ? … il est mort …"
- Toms , agacé : "Je vois bien qu'il est mort ! … mais qu'est-ce qui le tenait vivant
ce matin ?"
- Moi : "………?………"
- Toms : "N'est-ce pas son âme ?"
La nuit vient . Des ombres muettes s'affairent autour du tréteau . Une femme pique
des bâtons d'encens contre les bras du défunt ; une autre allume les lampions .
- Moi : "Si l'âme existe et si c'est elle qui le tenait vivant ce matin , Toms , c'est qu'elle
s'en est allée …"
- Toms : "Pour aller où ?"
- Moi : "……….?………"
- Toms . Il rigole : "Où l'âme peut-elle s'envoler ?"
- Moi : "Pourtant tu as raison … il manque bien quelque chose à ce docker ce soir "
- Toms : "Ce que ces femmes pleurent , c'est une peau de serpent … l'âme est dedans …
elle est morte avec elle"
- Moi : "……………….."
- Toms : "L'âme et le corps … la poulie a tué les deux d'un coup !" . Puis , quittant
le bastingage , s'éloignant et me laissant coi : "Mon âme , c'est moi … c'est ma vie …
c'est ce que je vais faire dans cinq minutes … me jeter un verre de kvas dans la
cambuse de Monsieur Lee …"
Krant a surpris notre conversation du haut de sa passerelle :
- "Chef ! … notre quartier-maître serait-il philosophe ? … moniste à ce qu'il semble …"
Ce matin , on chargeait devant nous les soutes d'un cargo scandinave . Une poulie ,
tournoyant au bout d'un cordage largué par mégarde , a traversé l'air en sifflant et
écrasé l'occiput du malheureux . Des femmes veillent le corps . Elles l'ont couvert de
fleurs et l'ont bordé de lampions . Du pont du Kritik , Toms , le quartier-maître ,
contemple la scène . Je le rejoins .
- Toms , sans quitter des yeux la veillée funèbre : "Crois-tu que l'âme existe ?"
- Moi : "… l'âme ? …"
- Toms : "Oui … ce type … ce docker … a-t-il une âme ?"
- Moi : "Qu'en sais-je , Toms ? … il est mort …"
- Toms , agacé : "Je vois bien qu'il est mort ! … mais qu'est-ce qui le tenait vivant
ce matin ?"
- Moi : "………?………"
- Toms : "N'est-ce pas son âme ?"
La nuit vient . Des ombres muettes s'affairent autour du tréteau . Une femme pique
des bâtons d'encens contre les bras du défunt ; une autre allume les lampions .
- Moi : "Si l'âme existe et si c'est elle qui le tenait vivant ce matin , Toms , c'est qu'elle
s'en est allée …"
- Toms : "Pour aller où ?"
- Moi : "……….?………"
- Toms . Il rigole : "Où l'âme peut-elle s'envoler ?"
- Moi : "Pourtant tu as raison … il manque bien quelque chose à ce docker ce soir "
- Toms : "Ce que ces femmes pleurent , c'est une peau de serpent … l'âme est dedans …
elle est morte avec elle"
- Moi : "……………….."
- Toms : "L'âme et le corps … la poulie a tué les deux d'un coup !" . Puis , quittant
le bastingage , s'éloignant et me laissant coi : "Mon âme , c'est moi … c'est ma vie …
c'est ce que je vais faire dans cinq minutes … me jeter un verre de kvas dans la
cambuse de Monsieur Lee …"
Krant a surpris notre conversation du haut de sa passerelle :
- "Chef ! … notre quartier-maître serait-il philosophe ? … moniste à ce qu'il semble …"
samedi 30 mai 2020
KRANT 219 . DUNES IMMOBILES
Avec Vinc un matin de septembre sur le cordon dunaire . Vinc et , suspendu
à ses bretelles , l'accordéon . Des vagues nonchalantes évoquent par leur rumeur
les nappes jetées sur les tables du matin ou l'expiration tranquille des enfants
endormis . Elles s'affalent sur le sable où , finissantes , elles pétillent . Nous sommes
assis , Vinc et moi , au milieu des oyats . "Joue-nous quelque chose , Vinc !" et ,
tirant sur moi le ciel léger de la Baltique , je m'allonge sur le dos , mains nouées
derrière la nuque . Vinc , à son habitude , comme il a fait sur toutes les mers du
monde , hasarde cinq ou six notes pour questionner la qualité de l'air et chercher
dans les plus minuscules turbulences le murmure à vous retourner le coeur . Je ferme
les yeux et , soudain , dans ces dunes immobiles , le temps , le cri d'une mouette
dans l'altitude et le chuchotement du rivage sont sur le point de s'arrêter : la mécanique
hésite sur le bord de l'espace . Est-ce là l'éternité , y a-t-il quelque chose à comprendre
et pourquoi , absurdement , le monde reprend-il son cours quand la voix de Vinc conclut :
"Que feras-tu , Dieu , tout seul ,
Quand nous serons tous morts ,
Quand nous serons tous endormis
Sous l'herbe verdoyante ?"
à ses bretelles , l'accordéon . Des vagues nonchalantes évoquent par leur rumeur
les nappes jetées sur les tables du matin ou l'expiration tranquille des enfants
endormis . Elles s'affalent sur le sable où , finissantes , elles pétillent . Nous sommes
assis , Vinc et moi , au milieu des oyats . "Joue-nous quelque chose , Vinc !" et ,
tirant sur moi le ciel léger de la Baltique , je m'allonge sur le dos , mains nouées
derrière la nuque . Vinc , à son habitude , comme il a fait sur toutes les mers du
monde , hasarde cinq ou six notes pour questionner la qualité de l'air et chercher
dans les plus minuscules turbulences le murmure à vous retourner le coeur . Je ferme
les yeux et , soudain , dans ces dunes immobiles , le temps , le cri d'une mouette
dans l'altitude et le chuchotement du rivage sont sur le point de s'arrêter : la mécanique
hésite sur le bord de l'espace . Est-ce là l'éternité , y a-t-il quelque chose à comprendre
et pourquoi , absurdement , le monde reprend-il son cours quand la voix de Vinc conclut :
"Que feras-tu , Dieu , tout seul ,
Quand nous serons tous morts ,
Quand nous serons tous endormis
Sous l'herbe verdoyante ?"
jeudi 28 mai 2020
KRANT 218 . LE GRAND SPECTACLE
- "C'est l'heure majestueuse , Messieurs , n'est-ce pas ?"
La nuit tombait . Le soleil avait disparu derrière les basses collines vert tendre qui ,
insensiblement , avaient bleui et n'étaient plus maintenant que l'ombre d'elles-mêmes .
Vinc et moi étions accoudés au bastingage du Kritik . Combien de fois ce bordage
a-t-il servi d'appui à nos contemplations ? . C'était ce soir-là à une encâblure de la côte
ouest du Grand Duché de Finlande où nous avions jeté nos ancres . C'est la voix de
Krant qui , de la passerelle supérieure , nous tombait sur la nuque et semblait émaner
du fameux rougeoiement de sa pipe .
- "Nous entrons dans le cosmos … nous ne l'avons jamais quitté , mais les lois du monde
sont telles que c'est au crépuscule que l'infini installe son décor"
Les mots de Krant et leur fervente intonation métamorphosaient ce phénomène anodin
qu'est la chute d'un jour dans les ténèbres illuminées de la nuit en spectacle grandiose où
Vinc et moi , jusqu'alors témoins indifférents , devenions les invités privilégiés .
- "L'Étoile Polaire … la voyez-vous ? … droit devant vous … la plus brillante de la Petite
Ourse … la voyez-vous ? …"
Nous acquiesçâmes d'un timide signe de tête comme si , tout à coup , la majesté de
l'univers entrait en scène et que le moindre son ou une parole dissonante eussent pu
l'écorner . Seule , la voix de notre capitaine , solennelle , planait sur les eaux :
- "Polaris , notre phare …"
La nuit tombait . Le soleil avait disparu derrière les basses collines vert tendre qui ,
insensiblement , avaient bleui et n'étaient plus maintenant que l'ombre d'elles-mêmes .
Vinc et moi étions accoudés au bastingage du Kritik . Combien de fois ce bordage
a-t-il servi d'appui à nos contemplations ? . C'était ce soir-là à une encâblure de la côte
ouest du Grand Duché de Finlande où nous avions jeté nos ancres . C'est la voix de
Krant qui , de la passerelle supérieure , nous tombait sur la nuque et semblait émaner
du fameux rougeoiement de sa pipe .
- "Nous entrons dans le cosmos … nous ne l'avons jamais quitté , mais les lois du monde
sont telles que c'est au crépuscule que l'infini installe son décor"
Les mots de Krant et leur fervente intonation métamorphosaient ce phénomène anodin
qu'est la chute d'un jour dans les ténèbres illuminées de la nuit en spectacle grandiose où
Vinc et moi , jusqu'alors témoins indifférents , devenions les invités privilégiés .
- "L'Étoile Polaire … la voyez-vous ? … droit devant vous … la plus brillante de la Petite
Ourse … la voyez-vous ? …"
Nous acquiesçâmes d'un timide signe de tête comme si , tout à coup , la majesté de
l'univers entrait en scène et que le moindre son ou une parole dissonante eussent pu
l'écorner . Seule , la voix de notre capitaine , solennelle , planait sur les eaux :
- "Polaris , notre phare …"
mercredi 27 mai 2020
TROIS MOUCHES 190 . LA PROIE DES FLAMMES
Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille . "Je sais" , dit Berthe , songeuse , en se grattant le menton . "J'aimerais …" .
Mais , de nouveau , comme frappée brusquement par un chagrin intime , secret , son
visage s'assombrit , et elle resta silencieuse .
Berthe songeait à trois secrets intimes et , brusquement , un chagrin silencieux avait
assombri son visage . "Je sais" , dit-elle en se frappant et en grattant son merveilleux
menton "que les mouches vermeilles , de nouveau , bourdonnent … mais , j'aimerais
qu'elles restent contre ton chapeau de paille"
De nouveau , trois mouches bourdonnaient contre le visage songeur de Berthe .
"Ça me gratte" , dit-elle et , brusquement , elle les frappa avec son chapeau de paille .
J'aurais aimé qu'elle reste silencieuse mais , intimement , je savais qu'un chagrin secret
assombrirait son merveilleux menton .
paille . "Je sais" , dit Berthe , songeuse , en se grattant le menton . "J'aimerais …" .
Mais , de nouveau , comme frappée brusquement par un chagrin intime , secret , son
visage s'assombrit , et elle resta silencieuse .
Berthe songeait à trois secrets intimes et , brusquement , un chagrin silencieux avait
assombri son visage . "Je sais" , dit-elle en se frappant et en grattant son merveilleux
menton "que les mouches vermeilles , de nouveau , bourdonnent … mais , j'aimerais
qu'elles restent contre ton chapeau de paille"
De nouveau , trois mouches bourdonnaient contre le visage songeur de Berthe .
"Ça me gratte" , dit-elle et , brusquement , elle les frappa avec son chapeau de paille .
J'aurais aimé qu'elle reste silencieuse mais , intimement , je savais qu'un chagrin secret
assombrirait son merveilleux menton .
mardi 26 mai 2020
COTE 137 . 152 . GUIGNOL 2
Une vingtaine de spectateurs . Oui , nous étions à peu près vingt , en tailleur à
même le caillebotis ou assis sur des caisses , sur des sacs de sable ou sur la banquette
de tir ou , debout , appuyés contre le parados . Le capitaine trônait sur la seule chaise
de la tranchée - propriété de Martial - et semblait occuper une loge de balcon . Les trois
coups retentirent , clairs et nets , sur le fond lointain du pilonnement de Montrepont en
ruines . Martial , invisible derrière le castelet , présenta son spectacle , drame - c'est de
drame qu'il qualifiait sa création - à deux personnages bien connus : Guignol et Gnafron .
Gnafron d'abord parut . L'auteur l'avait confectionné sur une douille de 75 mm , articulée
par une ingénieuse tringlerie de fil de fer et affublée d'un assez fidèle uniforme bleu
horizon d'officier français où les plus subtils d'entre nous pressentirent l'image affable de
notre capitaine . Puis Guignol gicla du cadre de scène dans un violent soulevé de rideau .
Le marionnettiste agitait avec frénésie ce pantin fait d'une même douille de 75 , les yeux
percés d'éclats de verre , le front biaisé d'une mèche brune , la lèvre supérieure hérissée
d'une moustache , des flamboiements de laiton criblaient ses noirs oripeaux .
- Voix grondante du dramaturge : "Tremblez , poilus ! … voici le pire des Guignols ,
le nouvel Empereur de Barbarie , bouture de Guillaume , graine de Kronprinz : le cruel
Adolph Fritzler ! … Guignol de l'espèce démoniaque ! "
L'histoire était assez confuse , obscurcie par les vociférations d'Adolph Fritzler qui
faisait tournoyer son bâton au-dessus de nos casques . L'aimable Gnafron tentait sans
succès d'endiguer l'effroyable logorrhée de son comparse qui éructait des ach , des
schnütz , des raus , des schnell , postillonnait sa haine , hoquetait de fureur , sa main
droite se tendait au-dessus de nos têtes - heil ! - puis il croisait les bras , se retirait au
fond de la scène , enflé de fulminations captives , ses yeux de verre exorbités , avant de
se jeter en avant et débonder sur nos capotes ses imprécations teutonnes : acht , grosse
schnütz , schwein , plikch , verdammt !! …
Le spectacle dura dix minutes et le rideau tomba . Quand l'artiste parut , s'extirpant
en nage de l'étroit castelet , les mains gantées de ses deux figurines inertes (mais Guignol-
Fritzlzer tremblait encore de soubresauts nerveux) , nous avons applaudi , nous avons
sifflé , nous nous tordions de rire , et nous avons jeté en l'air nos calots . Martial , lessivé ,
s'inclina .
- Le capitaine : "Bravo , Martial ! … formidable ! … votre Adolph Fritzler est très amusant !"
- Martial : "Ah !? … vous trouvez ?"
même le caillebotis ou assis sur des caisses , sur des sacs de sable ou sur la banquette
de tir ou , debout , appuyés contre le parados . Le capitaine trônait sur la seule chaise
de la tranchée - propriété de Martial - et semblait occuper une loge de balcon . Les trois
coups retentirent , clairs et nets , sur le fond lointain du pilonnement de Montrepont en
ruines . Martial , invisible derrière le castelet , présenta son spectacle , drame - c'est de
drame qu'il qualifiait sa création - à deux personnages bien connus : Guignol et Gnafron .
Gnafron d'abord parut . L'auteur l'avait confectionné sur une douille de 75 mm , articulée
par une ingénieuse tringlerie de fil de fer et affublée d'un assez fidèle uniforme bleu
horizon d'officier français où les plus subtils d'entre nous pressentirent l'image affable de
notre capitaine . Puis Guignol gicla du cadre de scène dans un violent soulevé de rideau .
Le marionnettiste agitait avec frénésie ce pantin fait d'une même douille de 75 , les yeux
percés d'éclats de verre , le front biaisé d'une mèche brune , la lèvre supérieure hérissée
d'une moustache , des flamboiements de laiton criblaient ses noirs oripeaux .
- Voix grondante du dramaturge : "Tremblez , poilus ! … voici le pire des Guignols ,
le nouvel Empereur de Barbarie , bouture de Guillaume , graine de Kronprinz : le cruel
Adolph Fritzler ! … Guignol de l'espèce démoniaque ! "
L'histoire était assez confuse , obscurcie par les vociférations d'Adolph Fritzler qui
faisait tournoyer son bâton au-dessus de nos casques . L'aimable Gnafron tentait sans
succès d'endiguer l'effroyable logorrhée de son comparse qui éructait des ach , des
schnütz , des raus , des schnell , postillonnait sa haine , hoquetait de fureur , sa main
droite se tendait au-dessus de nos têtes - heil ! - puis il croisait les bras , se retirait au
fond de la scène , enflé de fulminations captives , ses yeux de verre exorbités , avant de
se jeter en avant et débonder sur nos capotes ses imprécations teutonnes : acht , grosse
schnütz , schwein , plikch , verdammt !! …
Le spectacle dura dix minutes et le rideau tomba . Quand l'artiste parut , s'extirpant
en nage de l'étroit castelet , les mains gantées de ses deux figurines inertes (mais Guignol-
Fritzlzer tremblait encore de soubresauts nerveux) , nous avons applaudi , nous avons
sifflé , nous nous tordions de rire , et nous avons jeté en l'air nos calots . Martial , lessivé ,
s'inclina .
- Le capitaine : "Bravo , Martial ! … formidable ! … votre Adolph Fritzler est très amusant !"
- Martial : "Ah !? … vous trouvez ?"
lundi 25 mai 2020
COTE 137 . 151 . GUIGNOL 1
Martial revint d'une permission à Paris , enthousiaste : il avait vu Guignol au Parc
des Buttes Chaumont . A peine nous avait-il serré dans ses bras - il embrassa même
le capitaine , sacré Martial ! - qu'un nouveau projet irradiant de ses méninges , déjà il
le mettait en oeuvre . Nous fîmes cercle autour de lui ; son excitation ranimait notre
morne vie . Le capitaine , un peu en retrait , alluma une cigarette et Bertin fit ronronner
sa cafetière .
- Martial : "Un castelet et deux marionnettes , voilà ce qu'il nous faut"
Bertin tendit à Martial un quart de café fumant , le meilleur de la ligne de front .
- Prigent : "Un castelet ?"
- Martial : "Oui , un castelet … je t'expliquerai , Prigent … j'ai le plan dans la tête" ,
dit-il en se frappant la tempe .
- Moi : "Des marionnettes !? … tu retombes en enfance ?"
- L'oeil bleu de Martial me transperça : "Des marionnettes , mon vieux ! … deux !"
Il y eut pendant trois ou quatre jours une intense activité créatrice dans ce secteur
de la tranchée . Prigent et Riou , sur les plans de Martial (il avait fait un dessin enluminé
sur une feuille arrachée à l'un de ses fameux carnets) et sous sa conduite pointilleuse ,
érigèrent un castelet fait avec le monceau de débris qu'une équipe de prospecteurs
enfiévrés avaient extrait de notre gangue terreuse , tout ce que la guerre charriait de
fragments , limaille , rognures , miettes qui , astiqués , polis , ciselés , travaillés , incisés ,
trouvèrent dans leur nouvel assemblage la rutilance d'un décor de théâtre . De son côté ,
dans un repli discret et une solitude inventive , Martial donnait naissance à ses deux
personnages : Guignol et son compère Gnafron . Puis il noircit des pages et des pages
de carnet .
- Moi : "Qu'est-ce que tu écris ?"
- Martial , comme s'il m'en voulait : "Une histoire pour grandes personnes ! … tu peux
l'annoncer au public : la représentation c'est demain et c'est gratuit …"
des Buttes Chaumont . A peine nous avait-il serré dans ses bras - il embrassa même
le capitaine , sacré Martial ! - qu'un nouveau projet irradiant de ses méninges , déjà il
le mettait en oeuvre . Nous fîmes cercle autour de lui ; son excitation ranimait notre
morne vie . Le capitaine , un peu en retrait , alluma une cigarette et Bertin fit ronronner
sa cafetière .
- Martial : "Un castelet et deux marionnettes , voilà ce qu'il nous faut"
Bertin tendit à Martial un quart de café fumant , le meilleur de la ligne de front .
- Prigent : "Un castelet ?"
- Martial : "Oui , un castelet … je t'expliquerai , Prigent … j'ai le plan dans la tête" ,
dit-il en se frappant la tempe .
- Moi : "Des marionnettes !? … tu retombes en enfance ?"
- L'oeil bleu de Martial me transperça : "Des marionnettes , mon vieux ! … deux !"
Il y eut pendant trois ou quatre jours une intense activité créatrice dans ce secteur
de la tranchée . Prigent et Riou , sur les plans de Martial (il avait fait un dessin enluminé
sur une feuille arrachée à l'un de ses fameux carnets) et sous sa conduite pointilleuse ,
érigèrent un castelet fait avec le monceau de débris qu'une équipe de prospecteurs
enfiévrés avaient extrait de notre gangue terreuse , tout ce que la guerre charriait de
fragments , limaille , rognures , miettes qui , astiqués , polis , ciselés , travaillés , incisés ,
trouvèrent dans leur nouvel assemblage la rutilance d'un décor de théâtre . De son côté ,
dans un repli discret et une solitude inventive , Martial donnait naissance à ses deux
personnages : Guignol et son compère Gnafron . Puis il noircit des pages et des pages
de carnet .
- Moi : "Qu'est-ce que tu écris ?"
- Martial , comme s'il m'en voulait : "Une histoire pour grandes personnes ! … tu peux
l'annoncer au public : la représentation c'est demain et c'est gratuit …"
dimanche 24 mai 2020
KRANT 217 . AMOUR HUMAIN
Jablah .
Deux dockers se battent sur le quai . L'un prend sur l'autre le dessus . L'un vocifère
en frappant et l'autre , à terre , glapit . Le capitaine , le timonier et moi sommes sur la
passerelle . Pendant que des matelots séparent les deux indigènes , Krant dit :
- "Que voyons-nous ?"
- Moi : "Deux hommes se battent , capitaine … deux bêtes …"
- Krant : "En effet … ne sommes-nous pas des bêtes ?"
- Le timonier et moi : "…………"
- Krant : "… des tigres … des antilopes …"
- Le timonier : "Capitaine !"
- Krant : "Les animaux ne sont-ils pas nos cousins ?"
- Le timonier : "Nos cousins !?"
- Krant : "La colère et la peur … nous les avons en commun"
- Moi : "… et la douleur"
- Krant : "La douleur ? … oui , chef , vous avez raison … la douleur aussi"
- Le timonier : "… et l'amour"
- Krant : "… l'amour !? …"
- Moi : "Qu'est-ce que tu racontes , timonier … nous aimons comme des animaux ?"
- Le timonier : "… je veux dire : l'acte d'amour … la copulation …"
- Krant , tapotant sa pipe sur le bastingage pour vider le fourneau : "Ah ! … bon …
vous me rassurez , timonier"
Deux dockers se battent sur le quai . L'un prend sur l'autre le dessus . L'un vocifère
en frappant et l'autre , à terre , glapit . Le capitaine , le timonier et moi sommes sur la
passerelle . Pendant que des matelots séparent les deux indigènes , Krant dit :
- "Que voyons-nous ?"
- Moi : "Deux hommes se battent , capitaine … deux bêtes …"
- Krant : "En effet … ne sommes-nous pas des bêtes ?"
- Le timonier et moi : "…………"
- Krant : "… des tigres … des antilopes …"
- Le timonier : "Capitaine !"
- Krant : "Les animaux ne sont-ils pas nos cousins ?"
- Le timonier : "Nos cousins !?"
- Krant : "La colère et la peur … nous les avons en commun"
- Moi : "… et la douleur"
- Krant : "La douleur ? … oui , chef , vous avez raison … la douleur aussi"
- Le timonier : "… et l'amour"
- Krant : "… l'amour !? …"
- Moi : "Qu'est-ce que tu racontes , timonier … nous aimons comme des animaux ?"
- Le timonier : "… je veux dire : l'acte d'amour … la copulation …"
- Krant , tapotant sa pipe sur le bastingage pour vider le fourneau : "Ah ! … bon …
vous me rassurez , timonier"
samedi 23 mai 2020
KRANT 216 . MÉDUSÉS
Au cours d'une promenade avec Krant et le quartier-maître sur le cordon littoral
près de Baltijsk . Il y avait sur le sable une énorme méduse échouée .
- Toms , le quartier-maître : "Quelles saletés , capitaine , que ces bestioles !"
Nos six pieds encadraient le cadavre .
- Krant : "C'est ainsi que vous parlez de vos ancêtres ?"
La Mer Baltique , calme ce jour-là , battait faiblement sur le sable comme un coeur
primitif qui ne s'arrêterait jamais .
- Toms : "Ce corps flasque !? … mon ancêtre ?"
- Krant , se tournant vers moi : "Chef , ne voyez-vous pas quelque ressemblance avec
notre ami ? … avec moi ? … avec vous ? …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "C'est quelqu'un de la famille … penchez-vous"
Nous nous penchâmes sur cet effarant ascendant .
- Krant : "Voyez à travers l'ombelle … cette ombre en forme de trèfle à quatre feuilles …
la voyez-vous ?"
- Toms et moi , d'une seule voix : "Si , si , nous la voyons"
- Krant : "C'est un estomac"
- Toms : "Un estomac !? … cet animal … cette chose mange-t-elle ?"
- Krant : "Et là" … à nouveau , nous nous penchâmes . "Voyez-vous ces canaux ?"
Nous devinions , rayonnant sous l'ombelle , une multitude de filaments .
- Krant : "Dans ces canaux circule la nourriture … l'intestin …"
- Toms et moi : "…………."
Krant , accroupi près du cadavre , regardait maintenant la mer : "C'est de là que
nous sortons tous les trois"
près de Baltijsk . Il y avait sur le sable une énorme méduse échouée .
- Toms , le quartier-maître : "Quelles saletés , capitaine , que ces bestioles !"
Nos six pieds encadraient le cadavre .
- Krant : "C'est ainsi que vous parlez de vos ancêtres ?"
La Mer Baltique , calme ce jour-là , battait faiblement sur le sable comme un coeur
primitif qui ne s'arrêterait jamais .
- Toms : "Ce corps flasque !? … mon ancêtre ?"
- Krant , se tournant vers moi : "Chef , ne voyez-vous pas quelque ressemblance avec
notre ami ? … avec moi ? … avec vous ? …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "C'est quelqu'un de la famille … penchez-vous"
Nous nous penchâmes sur cet effarant ascendant .
- Krant : "Voyez à travers l'ombelle … cette ombre en forme de trèfle à quatre feuilles …
la voyez-vous ?"
- Toms et moi , d'une seule voix : "Si , si , nous la voyons"
- Krant : "C'est un estomac"
- Toms : "Un estomac !? … cet animal … cette chose mange-t-elle ?"
- Krant : "Et là" … à nouveau , nous nous penchâmes . "Voyez-vous ces canaux ?"
Nous devinions , rayonnant sous l'ombelle , une multitude de filaments .
- Krant : "Dans ces canaux circule la nourriture … l'intestin …"
- Toms et moi : "…………."
Krant , accroupi près du cadavre , regardait maintenant la mer : "C'est de là que
nous sortons tous les trois"
mercredi 20 mai 2020
PARADIS 140 . SONDAGES
Dieu consulte ses résultats sur son Mac :
- "Finalement , c'est pas si mauvais … 51% des humains croient en une entité
supérieure"
- Ève : "Une quoi ?"
- Dieu : "Une entité supérieure … euh … comment t'expliquer ? … avec des
mots simples …"
- Ève : "Me prends pas pour une idiote !"
- Dieu : "Excuse-moi , ma chérie mais , moi-même , entité supérieure je vois
pas bien ce que c'est"
- Ève : "C'est toi , non , l'entité supérieure ?"
- Dieu : "Ben non … 51% des humains croient en une entité supérieure dont
33% en Dieu … en moi …"
- Ève : "…….?….."
- Dieu : "Ce qui veut dire que … 51-33 = 18 … ce qui veut dire que 18% des
humains croient en une entité supérieure qui n'est pas moi …"
- Ève : "C'est qui alors ?"
- Dieu tapote sur son clavier , à la recherche d'une explication : "J'en sais rien ,
Ève … je cherche … ah ! … ici , peut-être : 24% des scientifiques américains
croient en une quelconque entité supérieure"
- Ève : "Une quelconque entité supérieure ?"
- Dieu : "Ouais … où je suis là-dedans ? … une quelconque entité , qu'est-ce
que ça signifie ? … attends ! … peut-être là : 15% des 50-64 ans croient en une
entité supérieure … merde !"
- Ève : "C'est un gros mot , ça !"
- Dieu : "Zut ! … 15% seulement !? … 15% des vieux croient en moi !?"
- Ève corrige : "Croient en une entité supérieure"
- Dieu : "Tu sais , Ève , entité supérieure et moi , c'est du pareil au même !"
- Ève soudain spécialiste en enquêtes statistiques : "Ah non ! … 51% des humains
dont 33% … tu l'as dit tout à l'heure !"
- Dieu tente de se rassurer : "Ça veut pas dire grand chose les sondages …
les questions sont mal posées : croyez-vous en Dieu ? … un tas de gens croient en moi
et ils n'osent pas le dire"
- Ève : "… et d'autres qui n'osent pas dire qu'ils ne croient pas en toi … ça équilibre"
- Dieu : "Tu veux me saper le moral ?" . Il appuie sur "off" (Voulez-vous éteindre
votre ordinateur maintenant ? … Ok) . "D'ailleurs je m'en fous de qui croit en moi !"
- "Finalement , c'est pas si mauvais … 51% des humains croient en une entité
supérieure"
- Ève : "Une quoi ?"
- Dieu : "Une entité supérieure … euh … comment t'expliquer ? … avec des
mots simples …"
- Ève : "Me prends pas pour une idiote !"
- Dieu : "Excuse-moi , ma chérie mais , moi-même , entité supérieure je vois
pas bien ce que c'est"
- Ève : "C'est toi , non , l'entité supérieure ?"
- Dieu : "Ben non … 51% des humains croient en une entité supérieure dont
33% en Dieu … en moi …"
- Ève : "…….?….."
- Dieu : "Ce qui veut dire que … 51-33 = 18 … ce qui veut dire que 18% des
humains croient en une entité supérieure qui n'est pas moi …"
- Ève : "C'est qui alors ?"
- Dieu tapote sur son clavier , à la recherche d'une explication : "J'en sais rien ,
Ève … je cherche … ah ! … ici , peut-être : 24% des scientifiques américains
croient en une quelconque entité supérieure"
- Ève : "Une quelconque entité supérieure ?"
- Dieu : "Ouais … où je suis là-dedans ? … une quelconque entité , qu'est-ce
que ça signifie ? … attends ! … peut-être là : 15% des 50-64 ans croient en une
entité supérieure … merde !"
- Ève : "C'est un gros mot , ça !"
- Dieu : "Zut ! … 15% seulement !? … 15% des vieux croient en moi !?"
- Ève corrige : "Croient en une entité supérieure"
- Dieu : "Tu sais , Ève , entité supérieure et moi , c'est du pareil au même !"
- Ève soudain spécialiste en enquêtes statistiques : "Ah non ! … 51% des humains
dont 33% … tu l'as dit tout à l'heure !"
- Dieu tente de se rassurer : "Ça veut pas dire grand chose les sondages …
les questions sont mal posées : croyez-vous en Dieu ? … un tas de gens croient en moi
et ils n'osent pas le dire"
- Ève : "… et d'autres qui n'osent pas dire qu'ils ne croient pas en toi … ça équilibre"
- Dieu : "Tu veux me saper le moral ?" . Il appuie sur "off" (Voulez-vous éteindre
votre ordinateur maintenant ? … Ok) . "D'ailleurs je m'en fous de qui croit en moi !"
mardi 19 mai 2020
TROIS MOUCHES 189 . LE RIVAGE DES SYRTES , ENCORE
Un incident de route retarda la voiture . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . L'Amirauté , quand Berthe et moi
l'atteignîmes à l'heure de la sieste , portes et fenêtres closes dans le flamboiement de
l'arrière-été , semblait abandonnée .
Notre voiture flamboyait sur la route abandonnée de l'Amirauté . De ses portes et
fenêtres , à l'arrière , un bourdonnement de mouches sembla retarder l'été . A l'heure
de la sieste , cet incident atteignit nos chapeaux de paille , à Berthe et à moi .
Aux heures incidentes , l'été flamboyait contre nos chapeaux de paille . La voiture
de Berthe - une merveille ! - bourdonnait sur la route de l'Amirauté . A l'arrière , par
la fenêtre , les mouches semblaient s'abandonner sans retard à une sieste close .
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . L'Amirauté , quand Berthe et moi
l'atteignîmes à l'heure de la sieste , portes et fenêtres closes dans le flamboiement de
l'arrière-été , semblait abandonnée .
Notre voiture flamboyait sur la route abandonnée de l'Amirauté . De ses portes et
fenêtres , à l'arrière , un bourdonnement de mouches sembla retarder l'été . A l'heure
de la sieste , cet incident atteignit nos chapeaux de paille , à Berthe et à moi .
Aux heures incidentes , l'été flamboyait contre nos chapeaux de paille . La voiture
de Berthe - une merveille ! - bourdonnait sur la route de l'Amirauté . A l'arrière , par
la fenêtre , les mouches semblaient s'abandonner sans retard à une sieste close .
lundi 18 mai 2020
ECHEC AUX DAMES
Mon père était un bon joueur d'échecs . L'un des meilleurs du Comté mais ,
je ne sais pas pourquoi - perdait-il ses moyens dans les grandes occasions ? -
il ne dépassa jamais les quarts de finale des tournois qui se tenaient une fois
par an à X . A la maison , dans la bibliothèque , mon père m'enseignait les
principes et les coups classiques de ce jeu que je détestais autant que l'arithmétique .
"Il fallait jouer 2Cc6 ! … combien de fois te l'ai-je dit ! … tu ne m'écoutes pas ! …
tu ne fais pas attention ! … tu n'en fais qu'à ta tête ! … tu ne réfléchis pas ! …
le gambit du roi !? … tu te prends pour un grand maître ? … etc … etc …"
Moi , je préférais les dames . J'étais bon . Je jouais à toute vitesse . Quelquefois
avec mon père , "ce jeu idiot" disait-il . Je le battais à plate couture . Il fonctionnait
avec son cerveau , moi avec ma moelle épinière . Il se perdait dans des combinaisons
infinies ; j'étais traversé d'arcs réflexes . Le temps s'abrogeait : la partie était un point
lumineux , elle se jouait en un éclair , à peine entamée , déjà conclue . Quand mon
père avançait un doigt indécis vers un pion , de l'autre côté du damier , je trépignais
à le voir tomber dans mes pièges irraisonnés . Une minuscule musaraigne tremblotante ,
mon père , et j'étais ce chat élastique et énorme fixant sa proie dans la fente longitu-
dinale de ma pupille et , comme projeté dans le temps bondissant , par avance la
démantibulant . Je terminais l'affaire par une cascade de clic-clic sur le damier sonore :
les pions noirs - les siens - se débandaient entre mes griffes pendant que l'armée des
beiges - les miens - triomphale et presque intacte , occupait le terrain . Mon père ,
apeuré comme une proie à qui , finalement , un chat dédaigneux aurait laissé la vie
sauve , se levait brusquement et piochait au hasard un livre dans les rayons de la
bibliothèque . "Range tout ça et laisse-moi !" , disait-il en feuilletant nerveusement son
bouquin . Un à un , je disposais méticuleusement (ma tension était retombée) chaque
pion noir dans le logement à fond incurvé , puis les pions beiges dans le leur , guettant
du coin de l'oeil mon père qui longeait la bibliothèque en ne lisant rien des pages qui
tournaillaient entre ses mains . Puis il s'arrêtait et ses yeux bleus de sicaire m'apostro-
phaient (car c'est eux qui parlaient) par-dessus les verres de sa monture demi-lune :
"Tu as bientôt fini ? … tu en mets un temps !"
je ne sais pas pourquoi - perdait-il ses moyens dans les grandes occasions ? -
il ne dépassa jamais les quarts de finale des tournois qui se tenaient une fois
par an à X . A la maison , dans la bibliothèque , mon père m'enseignait les
principes et les coups classiques de ce jeu que je détestais autant que l'arithmétique .
"Il fallait jouer 2Cc6 ! … combien de fois te l'ai-je dit ! … tu ne m'écoutes pas ! …
tu ne fais pas attention ! … tu n'en fais qu'à ta tête ! … tu ne réfléchis pas ! …
le gambit du roi !? … tu te prends pour un grand maître ? … etc … etc …"
Moi , je préférais les dames . J'étais bon . Je jouais à toute vitesse . Quelquefois
avec mon père , "ce jeu idiot" disait-il . Je le battais à plate couture . Il fonctionnait
avec son cerveau , moi avec ma moelle épinière . Il se perdait dans des combinaisons
infinies ; j'étais traversé d'arcs réflexes . Le temps s'abrogeait : la partie était un point
lumineux , elle se jouait en un éclair , à peine entamée , déjà conclue . Quand mon
père avançait un doigt indécis vers un pion , de l'autre côté du damier , je trépignais
à le voir tomber dans mes pièges irraisonnés . Une minuscule musaraigne tremblotante ,
mon père , et j'étais ce chat élastique et énorme fixant sa proie dans la fente longitu-
dinale de ma pupille et , comme projeté dans le temps bondissant , par avance la
démantibulant . Je terminais l'affaire par une cascade de clic-clic sur le damier sonore :
les pions noirs - les siens - se débandaient entre mes griffes pendant que l'armée des
beiges - les miens - triomphale et presque intacte , occupait le terrain . Mon père ,
apeuré comme une proie à qui , finalement , un chat dédaigneux aurait laissé la vie
sauve , se levait brusquement et piochait au hasard un livre dans les rayons de la
bibliothèque . "Range tout ça et laisse-moi !" , disait-il en feuilletant nerveusement son
bouquin . Un à un , je disposais méticuleusement (ma tension était retombée) chaque
pion noir dans le logement à fond incurvé , puis les pions beiges dans le leur , guettant
du coin de l'oeil mon père qui longeait la bibliothèque en ne lisant rien des pages qui
tournaillaient entre ses mains . Puis il s'arrêtait et ses yeux bleus de sicaire m'apostro-
phaient (car c'est eux qui parlaient) par-dessus les verres de sa monture demi-lune :
"Tu as bientôt fini ? … tu en mets un temps !"
dimanche 17 mai 2020
KRANT 215 . LE MASQUE
L'océan palpitait de lumière et l'air avait cette douceur si rare en pleine mer . J'entrai
dans la cambuse de Monsieur Lee . Notre cuisinier me tournait le dos .
- Moi : "Bonjour , Monsieur Lee !"
Monsieur Lee me fit face . Il portait un masque , un masque de chat .
- Moi : "…….?………"
- Monsieur Lee : "Bonjour Monsieur le chef mécanicien … n'est-ce pas une belle journée ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee ?"
- Monsieur Lee : "Quel masque ? … de quoi parlez-vous ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee … n'est-ce pas un chat ?"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi … êtes-vous encore dans vos rêves ? … quel masque ? …
quel chat ? …"
Monsieur Lee se tourna vers son fourneau et je voyais maintenant sa natte :
"Voulez-vous un café , chef ? … il faut vous réveiller"
Je sentis dans mon dos l'inhabituelle tiédeur de ce matin pendant que devant moi , entre
ses flancs de fonte , ronronnait le feu du fourneau .
- Moi : "Un masque de chat ?"
Monsieur Lee revint vers moi avec une tasse dans une main , la cafetière brûlante dans
l'autre et , sous sa toque , le visage de tous les jours qui souriait pour l'éternité .
- Moi : "Ça alors , Monsieur Lee , j'aurais juré que … !?"
- Monsieur Lee : "Vous dormiez , chef … le sommeil est peuplé de chimères … ai-je l'air
d'un chat ?"
dans la cambuse de Monsieur Lee . Notre cuisinier me tournait le dos .
- Moi : "Bonjour , Monsieur Lee !"
Monsieur Lee me fit face . Il portait un masque , un masque de chat .
- Moi : "…….?………"
- Monsieur Lee : "Bonjour Monsieur le chef mécanicien … n'est-ce pas une belle journée ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee ?"
- Monsieur Lee : "Quel masque ? … de quoi parlez-vous ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee … n'est-ce pas un chat ?"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi … êtes-vous encore dans vos rêves ? … quel masque ? …
quel chat ? …"
Monsieur Lee se tourna vers son fourneau et je voyais maintenant sa natte :
"Voulez-vous un café , chef ? … il faut vous réveiller"
Je sentis dans mon dos l'inhabituelle tiédeur de ce matin pendant que devant moi , entre
ses flancs de fonte , ronronnait le feu du fourneau .
- Moi : "Un masque de chat ?"
Monsieur Lee revint vers moi avec une tasse dans une main , la cafetière brûlante dans
l'autre et , sous sa toque , le visage de tous les jours qui souriait pour l'éternité .
- Moi : "Ça alors , Monsieur Lee , j'aurais juré que … !?"
- Monsieur Lee : "Vous dormiez , chef … le sommeil est peuplé de chimères … ai-je l'air
d'un chat ?"
KRANT 214 . UNE PENSÉE D'AVANCE
- "A quoi pensez-vous , chef ?"
Combien de fois cette question m'avait-elle frappé la nuque ? . A vrai dire , elle ne
me faisait plus sursauter …
- Moi : "A notre escale du Havre , capitaine"
- Krant : "Vous êtes donc là-bas … déjà …"
- Moi : "C'est que j'ai à y faire , capitaine … le charbon … quelques réparations ..."
- Krant , empoignant le bastingage : "Vous arpentez en ce moment un quai du Havre …
vous cherchez un charbonnier et un atelier qui conviendra …"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est comme si j'étais déjà là-bas"
- Krant : "Et cependant nous venons à peine d'entrer dans ce bras de mer"
Pour Krant , l'estuaire de la Seine , ce fleuve qui mène à la formidable ville française
de Paris , c'était un bras de mer , ni plus ni moins , sur les cartes une pénétration de houle
et d'embruns à l'intérieur des terres , un moyen de livrer la marchandise et peu importait
que ces eaux fussent celles de la Seine , du Zambèse ou du Yangsi Jiang .
- Krant : "Vous êtes un homme de futur … d'avenir … de projets …"
- Moi . Puisque Hume le chat du bord passait par là , je bravai l'ironie du capitaine :
"Certes , capitaine , je ne suis pas ce chat … je pense par avance"
- Krant : "Croyez-vous que ce chat , notre Hume , soit si stupide ?"
- Moi : "………?………"
- Krant : "A quoi pense-t-il ici et maintenant ?"
- Moi : "……………….."
- Krant : "… à sa pâtée … à celle que notre timonier , quand il pourra détacher ses mains
de la barre , lui servira dès que nous serons à quai … au Havre"
Combien de fois cette question m'avait-elle frappé la nuque ? . A vrai dire , elle ne
me faisait plus sursauter …
- Moi : "A notre escale du Havre , capitaine"
- Krant : "Vous êtes donc là-bas … déjà …"
- Moi : "C'est que j'ai à y faire , capitaine … le charbon … quelques réparations ..."
- Krant , empoignant le bastingage : "Vous arpentez en ce moment un quai du Havre …
vous cherchez un charbonnier et un atelier qui conviendra …"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est comme si j'étais déjà là-bas"
- Krant : "Et cependant nous venons à peine d'entrer dans ce bras de mer"
Pour Krant , l'estuaire de la Seine , ce fleuve qui mène à la formidable ville française
de Paris , c'était un bras de mer , ni plus ni moins , sur les cartes une pénétration de houle
et d'embruns à l'intérieur des terres , un moyen de livrer la marchandise et peu importait
que ces eaux fussent celles de la Seine , du Zambèse ou du Yangsi Jiang .
- Krant : "Vous êtes un homme de futur … d'avenir … de projets …"
- Moi . Puisque Hume le chat du bord passait par là , je bravai l'ironie du capitaine :
"Certes , capitaine , je ne suis pas ce chat … je pense par avance"
- Krant : "Croyez-vous que ce chat , notre Hume , soit si stupide ?"
- Moi : "………?………"
- Krant : "A quoi pense-t-il ici et maintenant ?"
- Moi : "……………….."
- Krant : "… à sa pâtée … à celle que notre timonier , quand il pourra détacher ses mains
de la barre , lui servira dès que nous serons à quai … au Havre"
vendredi 15 mai 2020
LES LOUPS-GAROUS 3
Résumé : Luis , à la poursuite de prétendus loups-garous , a arrêté son 4x4 sur
le bord de la piste . Il fait nuit . Il va ouvrir son carnet de notes .
Un faix de rondins que l'herbe couleur de parse agriffait dans l'orbe brasillante
des phares lui fit un siège fortuit . Luis ouvrit son carnet dont la page de garde opaline
faseya au souffle chaud de l'harmattan . Aïe , mon dos ! … trop d'inspections sur des
routes défoncées (face camarde du pandémonium !) et trop de ripostes vermiculaires
aux brimbalements induits présageaient cette antienne déprimante : vertèbres moulues
(les cahots les avaient brésiller comme le cuir d'un vieux sofa) , ensellure dolente et ,
quintessence de ses maux : dilacération du nerf sciatique . De sa poche revolver , Luis
extirpa un flacon pour une soulageante libation , mais auparavant mâchouilla une fleur
d'hibiscus dont il aspira la lymphe cinabre , whisky et jus de bissap , concubitus conso-
latoire . Provisoirement anesthésié , Luis compulsa son carnet dont les feuillets tournail-
lèrent dans la pénombre spectrale comme un banc de poissons en ses battements nata-
toires . Qu'avait-il écrit là , à la page 12 ? . Quelque chose à propos des lycantropes
anoures . Car il arrive qu'à potron-minet , on observe , clabaudant dans les andins leur
tourment , des loups-garous sans queue prêts à mettre flamberge au vent ! . Danger donc
si toutefois tel spécimen défectif vadrouillait sous les remparts suburbains . Soit dit en
passant , on sait qu'anoure ou caudal le lycantrope est d'humeur byzantine , ce qu'on
aperçoit clairement quand les chasseurs ayant crié hourvari sur leurs chiens , le loup-
garou apparie d'oiseuses subtilités aux nutations de sa tête . Luis assimila le suc médul-
laire (la substantifique moelle) de cette observation et , en ayant pris bonne note , il
remonta dans son automobile .
Ces mots rares , quel plaisir !
(à suivre …)
le bord de la piste . Il fait nuit . Il va ouvrir son carnet de notes .
Un faix de rondins que l'herbe couleur de parse agriffait dans l'orbe brasillante
des phares lui fit un siège fortuit . Luis ouvrit son carnet dont la page de garde opaline
faseya au souffle chaud de l'harmattan . Aïe , mon dos ! … trop d'inspections sur des
routes défoncées (face camarde du pandémonium !) et trop de ripostes vermiculaires
aux brimbalements induits présageaient cette antienne déprimante : vertèbres moulues
(les cahots les avaient brésiller comme le cuir d'un vieux sofa) , ensellure dolente et ,
quintessence de ses maux : dilacération du nerf sciatique . De sa poche revolver , Luis
extirpa un flacon pour une soulageante libation , mais auparavant mâchouilla une fleur
d'hibiscus dont il aspira la lymphe cinabre , whisky et jus de bissap , concubitus conso-
latoire . Provisoirement anesthésié , Luis compulsa son carnet dont les feuillets tournail-
lèrent dans la pénombre spectrale comme un banc de poissons en ses battements nata-
toires . Qu'avait-il écrit là , à la page 12 ? . Quelque chose à propos des lycantropes
anoures . Car il arrive qu'à potron-minet , on observe , clabaudant dans les andins leur
tourment , des loups-garous sans queue prêts à mettre flamberge au vent ! . Danger donc
si toutefois tel spécimen défectif vadrouillait sous les remparts suburbains . Soit dit en
passant , on sait qu'anoure ou caudal le lycantrope est d'humeur byzantine , ce qu'on
aperçoit clairement quand les chasseurs ayant crié hourvari sur leurs chiens , le loup-
garou apparie d'oiseuses subtilités aux nutations de sa tête . Luis assimila le suc médul-
laire (la substantifique moelle) de cette observation et , en ayant pris bonne note , il
remonta dans son automobile .
Ces mots rares , quel plaisir !
(à suivre …)
mercredi 13 mai 2020
ACCURRATS
Il y aurait , parallèlement au nôtre , d'autres univers : ceux qui auraient pu advenir ou
ceux qui , peut-être , sont advenus en des mondes contigus . Ne peut-on conclure avec
raison que ces existences hypothétiques existent au moins comme hypothèses ?
Ainsi , la ville d'Accurrats existe bel et bien dans notre univers , plantée sur la rive
droite de la Fairy River , à 30 miles de X , la capitale du Comté . Ses cent cheminées
grésillent à l'ombre d'un immense viaduc en pierre de taille , mais il s'en est fallu d'un
piétinement de mule , la mule d'Eli Conner , fondateur de la cité à l'existence historique-
ment attestée , qu'Accurrats connaisse un tout autre destin .
Destin de bourgade assoupie , sur la rive gauche , entre les faibles ondoiements de
collines silencieuses , quelques chèvres malingres paissant entre les planches disjointes
de baraquements peinturlurés à la va-vite : Kabrette - c'est la mule - mule bai brun au
fort caractère , refusa de traverser le gué de la Fairy River si maigrichonne en été ,
pourtant … Rien n'y fit : ni les objurgations , ni les coups de bâton .
L'hiver passa , puis l'automne … Vint le printemps et les eaux de fonte virginales se
ruèrent dans la vallée . Eli devait se rendre à l'évidence : la Fairy River était infranchis-
sable .
… et il s'installa définitivement sur la rive droite .
L'or était de ce côté-là .
ceux qui , peut-être , sont advenus en des mondes contigus . Ne peut-on conclure avec
raison que ces existences hypothétiques existent au moins comme hypothèses ?
Ainsi , la ville d'Accurrats existe bel et bien dans notre univers , plantée sur la rive
droite de la Fairy River , à 30 miles de X , la capitale du Comté . Ses cent cheminées
grésillent à l'ombre d'un immense viaduc en pierre de taille , mais il s'en est fallu d'un
piétinement de mule , la mule d'Eli Conner , fondateur de la cité à l'existence historique-
ment attestée , qu'Accurrats connaisse un tout autre destin .
Destin de bourgade assoupie , sur la rive gauche , entre les faibles ondoiements de
collines silencieuses , quelques chèvres malingres paissant entre les planches disjointes
de baraquements peinturlurés à la va-vite : Kabrette - c'est la mule - mule bai brun au
fort caractère , refusa de traverser le gué de la Fairy River si maigrichonne en été ,
pourtant … Rien n'y fit : ni les objurgations , ni les coups de bâton .
L'hiver passa , puis l'automne … Vint le printemps et les eaux de fonte virginales se
ruèrent dans la vallée . Eli devait se rendre à l'évidence : la Fairy River était infranchis-
sable .
… et il s'installa définitivement sur la rive droite .
L'or était de ce côté-là .
mardi 12 mai 2020
JULES 16 . UN TEMPS GÉNÉRALEMENT RESTREINT
Soeur Marie de la Sainte Croix touche l'épaule de Jules . Il a les yeux grands ouverts
et fixes . Elle le secoue : "Monsieur Jules , Monsieur Jules !"
- Jules sursaute . Il revient dans son moi . Il l'avait quitté depuis un quart d'heure :
"Oh , que se passe-t-il !?"
- Smdlsc : Vous m'avez fait peur , Monsieur Jules ! … vous dormiez les yeux ouverts !"
- Jules : "Je ne dormais pas … j'avais , comment dire ? … je m'étais mis en dehors de moi"
- Smdlsc : "Ah ? … qu'entendez-vous par là ?"
- Jules : "Je réfléchissais"
- Smdlsc : "Regardez ce que je vous ai apporté … votre goûter" . Elle redresse Jules ,
le cale sur ses trois oreillers et pose le plateau sur la table de lit : thé , brioche , confiture
de framboise (cf plus haut) : "… et à quoi réfléchissiez-vous ?"
- Jules : "Au temps"
- Smdlsc : "Hier au réel , aujourd'hui au temps ! … juste ciel !"
- Jules : "Le temps ne s'écoule pas …"
- Smdlsc : "Vous avez parfaitement raison … le temps est une sorte de gelée de framboise"
- Jules : "Pourtant le passé existe … le présent existe , ça va de soi … mais le futur aussi ! …
ça défie le sens commun , non ?"
- Smdlsc : "Oui , ça défie le sens commun , mais pas la réalité"
- Jules : "Tout est écrit : le passé , le présent , le futur … est-ce possible ?"
- Smdlsc : "C'est ce que nous apprend Albert avec sa Relativité"
- Jules , le regard angoissé , agrippe le poignet de Soeur Marie de la Sainte Croix :
"Ma soeur , je dois vous avouer quelque chose"
- Smdlsc se penche vers Jules : "Je vous écoute"
- Jules : "Je suis bien aise de vivre dans l'illusion newtonienne"
et fixes . Elle le secoue : "Monsieur Jules , Monsieur Jules !"
- Jules sursaute . Il revient dans son moi . Il l'avait quitté depuis un quart d'heure :
"Oh , que se passe-t-il !?"
- Smdlsc : Vous m'avez fait peur , Monsieur Jules ! … vous dormiez les yeux ouverts !"
- Jules : "Je ne dormais pas … j'avais , comment dire ? … je m'étais mis en dehors de moi"
- Smdlsc : "Ah ? … qu'entendez-vous par là ?"
- Jules : "Je réfléchissais"
- Smdlsc : "Regardez ce que je vous ai apporté … votre goûter" . Elle redresse Jules ,
le cale sur ses trois oreillers et pose le plateau sur la table de lit : thé , brioche , confiture
de framboise (cf plus haut) : "… et à quoi réfléchissiez-vous ?"
- Jules : "Au temps"
- Smdlsc : "Hier au réel , aujourd'hui au temps ! … juste ciel !"
- Jules : "Le temps ne s'écoule pas …"
- Smdlsc : "Vous avez parfaitement raison … le temps est une sorte de gelée de framboise"
- Jules : "Pourtant le passé existe … le présent existe , ça va de soi … mais le futur aussi ! …
ça défie le sens commun , non ?"
- Smdlsc : "Oui , ça défie le sens commun , mais pas la réalité"
- Jules : "Tout est écrit : le passé , le présent , le futur … est-ce possible ?"
- Smdlsc : "C'est ce que nous apprend Albert avec sa Relativité"
- Jules , le regard angoissé , agrippe le poignet de Soeur Marie de la Sainte Croix :
"Ma soeur , je dois vous avouer quelque chose"
- Smdlsc se penche vers Jules : "Je vous écoute"
- Jules : "Je suis bien aise de vivre dans l'illusion newtonienne"
lundi 11 mai 2020
HIBISCUS ROSA SINENSIS
Partie de ping-pong chez Madame Delplanque , dans son garage . Elle joue mieux
que moi (beaucoup mieux !) . 2-12 . Elle sert . Ping-pong-ping-pong-ping-pong . Elle
tient sa raquette en porte-plume et m'inflige un side-spin "à la chinoise" impossible à
rattraper … ploc-ploc-ploc fait la balle sur le sol en ciment .
- Elle : "2-13 … Hibiscus Rosa Sinensis"
- Moi : "Hein ? … c'est à moi de servir ?"
- Elle contourne la table et tend la main "Donnez-moi votre raquette et ramassez la balle ,
là-bas …" Elle pointe l'index vers la tondeuse à gazon "… derrière la tondeuse"
- Moi : "Mais … 2-13 … la partie n'est pas terminée ! … c'est à moi de servir … je peux
remonter !"
- Elle , impérieuse : "Donnez-moi cette raquette ! … vous n'avez aucune chance … je joue
en senior au MTT"
- Moi : "Au MTT ?"
- Elle : "Marcq-en-Baroeul-Tennis-de-Table … et nous devons faire notre valise … notre
avion , c'est dans une heure , à Lesquin"
- Moi : "Vous partez ?"
- Elle range les raquettes dans leur housse et la balle de celluloïd réintègre sa boîte de 6 :
"Nous partons … savez-vous qu'ils peuvent atteindre cinq mètres de haut ?"
- Moi . Je proteste : "Non-non-non ! … pas question ! … en Chine !? … vous rigolez ?"
- Elle me pousse hors du garage . J'entends derrière moi le grondement de la porte section-
nelle à quoi j'associe les trois cascades du Mont Luhan tombant du neuvième ciel comme
une Voie Lactée , telles que chantées par Li Bai dans un poème magnifique .
- Elle : "Li Bai , vous connaissez ?"
- Moi , boudeur : "C'est un poète de l'Epoque Tang"
- Toujours elle me pousse , dans l'allée de son jardin , vers sa maison bourgeoise , vers
notre valise et nos deux allers-retours : "Il a écrit un poème magnifique : les trois cascades
du Mont Luhan" . Elle cite : "De 3000 pieds , rapides , elles se jettent et descendent ,
droites comme des flèches …"
- Je complète , maussade : "… on dirait la Voie Lactée tombant du neuvième ciel"
- Elle , tapotant mon occiput : "L'Hibiscus de Chine … allons de ce pas admirer ses roses
pétales éclaboussés de perles d'eau …"
que moi (beaucoup mieux !) . 2-12 . Elle sert . Ping-pong-ping-pong-ping-pong . Elle
tient sa raquette en porte-plume et m'inflige un side-spin "à la chinoise" impossible à
rattraper … ploc-ploc-ploc fait la balle sur le sol en ciment .
- Elle : "2-13 … Hibiscus Rosa Sinensis"
- Moi : "Hein ? … c'est à moi de servir ?"
- Elle contourne la table et tend la main "Donnez-moi votre raquette et ramassez la balle ,
là-bas …" Elle pointe l'index vers la tondeuse à gazon "… derrière la tondeuse"
- Moi : "Mais … 2-13 … la partie n'est pas terminée ! … c'est à moi de servir … je peux
remonter !"
- Elle , impérieuse : "Donnez-moi cette raquette ! … vous n'avez aucune chance … je joue
en senior au MTT"
- Moi : "Au MTT ?"
- Elle : "Marcq-en-Baroeul-Tennis-de-Table … et nous devons faire notre valise … notre
avion , c'est dans une heure , à Lesquin"
- Moi : "Vous partez ?"
- Elle range les raquettes dans leur housse et la balle de celluloïd réintègre sa boîte de 6 :
"Nous partons … savez-vous qu'ils peuvent atteindre cinq mètres de haut ?"
- Moi . Je proteste : "Non-non-non ! … pas question ! … en Chine !? … vous rigolez ?"
- Elle me pousse hors du garage . J'entends derrière moi le grondement de la porte section-
nelle à quoi j'associe les trois cascades du Mont Luhan tombant du neuvième ciel comme
une Voie Lactée , telles que chantées par Li Bai dans un poème magnifique .
- Elle : "Li Bai , vous connaissez ?"
- Moi , boudeur : "C'est un poète de l'Epoque Tang"
- Toujours elle me pousse , dans l'allée de son jardin , vers sa maison bourgeoise , vers
notre valise et nos deux allers-retours : "Il a écrit un poème magnifique : les trois cascades
du Mont Luhan" . Elle cite : "De 3000 pieds , rapides , elles se jettent et descendent ,
droites comme des flèches …"
- Je complète , maussade : "… on dirait la Voie Lactée tombant du neuvième ciel"
- Elle , tapotant mon occiput : "L'Hibiscus de Chine … allons de ce pas admirer ses roses
pétales éclaboussés de perles d'eau …"
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