- Krant : "Heureusement nous avons l'horizon"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"
jeudi 30 juillet 2020
KRANT 237 . RADOUB
Après chaque campagne , on menait le Kritik en cale sèche . Son équipage l'aban-
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
lundi 27 juillet 2020
TROIS MOUCHES 194 . AU BALCON (La Peste)
L'ombre s'épaississait dans la pièce . La rue du faubourg s'animait et une exclamation
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
KRANT 236 . QUEL SENS ?
Fort roulis ce jour-là . Sur quel océan ? . Je ne m'en souviens pas . Mais , fait rare ,
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
samedi 25 juillet 2020
KRANT 235 . LA DANSE DES YAO
Au vrai , comme je l'ai déjà évoqué , c'est sur la passerelle bâbord du Kritik sous
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
vendredi 24 juillet 2020
KRANT 234 . SIRIUS
Quand , par une conjonction favorable , le soleil , sur le pont supérieur , donnait
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
mercredi 22 juillet 2020
KRANT 233 . RETOUR D'UN CAP-HORNIER
Quand un cap-hornier ou un steamer de long cours revient à Koenigsberg , à l'écart
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
samedi 18 juillet 2020
KRANT 232 . EMPÂTEMENT
J'ai raconté au début de ces mémoires comment deux marins lettons , tout à fait ivres ,
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
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