-"Entrez , Desmond !"
J'entre dans le Bureau Ovale . Le Président me fait signe d'avancer et me désigne
un siège de la main gauche ; dans la droite il tient le téléphone rouge appliqué à son oreille .
- "Ne criez pas Leonid Iliitch ! ... je ne suis pas sourd"
- Brejnev : "..............."
- Le Président masque de la main le microphone : "C'est Brejnev ... il est furieux"
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "Oui ... oui ... je vous écoute ..."
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "On l'a pas fait exprès ... c'est une erreur , Leonid ... ne vous mettez pas
dans cet état !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président lève les yeux vers le plafond : "Leonid ... Leonid ... au nom du ciel !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "... c'est ... c'est une malheureuse affaire"
- Brejnev : ".............."
- Le Président proteste : "Si , si , Leonid ... ce sont des professionnels , je vous assure"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Des cornichons !? ... non ... Leonid , tout le monde peut se tromper ..."
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Mais qu'est-ce qu'ils faisaient là vos cargos ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Ça ne me regarde pas !? ... mais , Leonid ..." . A moi , main sur le
microphone : "Il hurle ... il va nous déclencher une guerre cet idiot ! ... je ne l'ai jamais
vu comme ça !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Leonid ... vous écouter ... je ne fais que ça"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Je vais vous envoyer Henry"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Vous ne voulez pas le voir ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président éloigne le combiné de son oreille et grimace .
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bon ... Leonid Iliitch ... on ne peut pas parler ... vous ne m'écoutez pas"
- Brejnev : ".............."
- Le Président soudain déconcerté : "Oui , Leonid , moi aussi je vous aime"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Une tisane calmante ? ... oui , c'est une bonne idée !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Non ... non ... le karkadé , je vous déconseille ... c'est un excitant ...
et attention aux reflux gastriques , Leonid ... oui ... la menthe ... c'est antispasmodique"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "J'en prends le soir ... nous en avons de l'extra dans le jardin de la
Maison Blanche ... ok ... Henry vous en amène dix sachets"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bonne nuit , Leonid" . Il repose le combiné sur son socle : "Ouf !"
- Moi : "Que se passe-t-il , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Nos bombardiers ont touché par erreur quatre cargos de cet excité
sentimental ... dans le port de Haïphong ... pas de quoi fouetter une grenouille comme
disent les français , hein , Desmond !"
- Moi : "Un chat , Monsieur le Président"
- Le Président : "There's no need to dramatize it !"
mardi 11 août 2020
lundi 3 août 2020
KRANT 240 . AU CHARBON !
Au début de ma carrière , jeune officier sur le Kritik … Nous chargions du coton
sur un quai de Lourenço Marques . Ce port est au Mozambique , au fond de la baie de
Delagoa dans l'estuaire de Esperito Santo . Au capitaine Krant , j'avais fait un rapport
confus et imprécis de nos réserves de charbon . Je n'avais plus rien à faire et je rêvassais
sur le pont . Krant me fit appeler . Il était assis à la table à cartes .
- Krant : "Chef !" . Il me considéra de la tête aux pieds comme pour vérifier que j'étais
l'homme approprié à ma tâche et que j'étais bien celui qu'il avait embauché . Puis ses
yeux me quittèrent , il se renversa sur son fauteuil de moleskine et joignit en pyramide
l'extrémité de ses dix doigts. Si , à l'époque , j'avais mieux connu le capitaine , j'aurais
inféré de sa posture qu'une question était en cours de gestation et qu'elle aurait forme
philosophique … et je me serais trompé : celle-ci relevait de la géométrie : "Chef …
quelle figure géométrique vous inspire l'ensemble des savoirs humains ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant , me contemplant comme il l'aurait fait d'un parfait imbécile : "Le savoir …
quelle forme géométrique vous inspire-t-il ? … s'il vous inspire quelque chose …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Le cercle , chef ? … vous avez pensé au cercle , je le vois"
- Moi : "Euh , capitaine … le cercle … oui , le cercle", répondis-je comme ce parfait
imbécile que j'étais vraiment .
- Krant . J'étais figé sous son terrible regard : "Vous avez raison … le cercle est une
judicieuse représentation métaphorique du savoir"
- Moi . Terrorisé , je voyais par le hublot les misérables paillotes , les murs lézardés du
fort portugais , les appontements délabrés et il me semblait qu'avec Lourenço Marques ,
le monde s'écroulait . Je balbutiai : "Oui , capitaine … une métaphore" , sans connaître
le sens de ce mot .
- Krant : "Donc , vous voyez l'ensemble des savoirs humains comme un cercle …
c'est bien cela ? … au début de l'humanité , ce devait être un tout petit cercle mais ,
depuis , grâce à l'intelligence de l'homme , il s'est agrandi , non ?"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est cela … il a grandi"
- Krant : "Mais au-delà de sa circonférence , c'est l'inconnu"
- Moi : "L'inconnu , capitaine … au-delà , on n'y voit goutte"
- Krant : "Quand la surface du cercle s'étend , sa circonférence s'accroit … c'est bien
cela votre théorie ? … dites-moi si je dis des bêtises …"
- Moi : "Non , capitaine … c'est juste comme cela … la circonférence s'accroit"
- Krant : "… et la circonférence est à la limite de ce qu'on sait et de ce qu'on ignore …
donc , si je suis votre raisonnement , plus on sait , plus on ignore … c'est bien cela ?"
- Moi : "Euh … capitaine … non … c'est-à-dire que … non, c'est impossible … plus
on sait , moins on ignore"
- Krant venant enfin à mon secours : "Disons , chef , que plus nous savons , plus nous
savons que nous ignorons"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Plutôt que de rêvasser sur le pont , allez vérifier l'état de notre circonférence :
faites-moi une évaluation exacte de nos réserves de charbon"
sur un quai de Lourenço Marques . Ce port est au Mozambique , au fond de la baie de
Delagoa dans l'estuaire de Esperito Santo . Au capitaine Krant , j'avais fait un rapport
confus et imprécis de nos réserves de charbon . Je n'avais plus rien à faire et je rêvassais
sur le pont . Krant me fit appeler . Il était assis à la table à cartes .
- Krant : "Chef !" . Il me considéra de la tête aux pieds comme pour vérifier que j'étais
l'homme approprié à ma tâche et que j'étais bien celui qu'il avait embauché . Puis ses
yeux me quittèrent , il se renversa sur son fauteuil de moleskine et joignit en pyramide
l'extrémité de ses dix doigts. Si , à l'époque , j'avais mieux connu le capitaine , j'aurais
inféré de sa posture qu'une question était en cours de gestation et qu'elle aurait forme
philosophique … et je me serais trompé : celle-ci relevait de la géométrie : "Chef …
quelle figure géométrique vous inspire l'ensemble des savoirs humains ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant , me contemplant comme il l'aurait fait d'un parfait imbécile : "Le savoir …
quelle forme géométrique vous inspire-t-il ? … s'il vous inspire quelque chose …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Le cercle , chef ? … vous avez pensé au cercle , je le vois"
- Moi : "Euh , capitaine … le cercle … oui , le cercle", répondis-je comme ce parfait
imbécile que j'étais vraiment .
- Krant . J'étais figé sous son terrible regard : "Vous avez raison … le cercle est une
judicieuse représentation métaphorique du savoir"
- Moi . Terrorisé , je voyais par le hublot les misérables paillotes , les murs lézardés du
fort portugais , les appontements délabrés et il me semblait qu'avec Lourenço Marques ,
le monde s'écroulait . Je balbutiai : "Oui , capitaine … une métaphore" , sans connaître
le sens de ce mot .
- Krant : "Donc , vous voyez l'ensemble des savoirs humains comme un cercle …
c'est bien cela ? … au début de l'humanité , ce devait être un tout petit cercle mais ,
depuis , grâce à l'intelligence de l'homme , il s'est agrandi , non ?"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est cela … il a grandi"
- Krant : "Mais au-delà de sa circonférence , c'est l'inconnu"
- Moi : "L'inconnu , capitaine … au-delà , on n'y voit goutte"
- Krant : "Quand la surface du cercle s'étend , sa circonférence s'accroit … c'est bien
cela votre théorie ? … dites-moi si je dis des bêtises …"
- Moi : "Non , capitaine … c'est juste comme cela … la circonférence s'accroit"
- Krant : "… et la circonférence est à la limite de ce qu'on sait et de ce qu'on ignore …
donc , si je suis votre raisonnement , plus on sait , plus on ignore … c'est bien cela ?"
- Moi : "Euh … capitaine … non … c'est-à-dire que … non, c'est impossible … plus
on sait , moins on ignore"
- Krant venant enfin à mon secours : "Disons , chef , que plus nous savons , plus nous
savons que nous ignorons"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Plutôt que de rêvasser sur le pont , allez vérifier l'état de notre circonférence :
faites-moi une évaluation exacte de nos réserves de charbon"
ICI LONDRES ...
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Je répète . I repeat :
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Tout claudiquant
A terme , quand
Sonne le facteur ,
Je me souviens
Des tours kantiens
Et je meurs
Et je balaie
Au vent mauvais
Qui déporte
Par-ci , par-là
L'éveil de ma
Veine porte .
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Je répète . I repeat :
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .
Tout claudiquant
A terme , quand
Sonne le facteur ,
Je me souviens
Des tours kantiens
Et je meurs
Et je balaie
Au vent mauvais
Qui déporte
Par-ci , par-là
L'éveil de ma
Veine porte .
samedi 1 août 2020
KRANT 239 . JONAS
- Je posai ma main à plat sur l'énorme coque : "Hanss … tâte-moi ça… c'est lisse et froid
comme le ventre d'une baleine"
Hanss est le contremaître du bassin de radoub . Nous sommes sur le radier où , pour
réparations et contrôles , repose le Kritik . J'ai posé la main sur son énorme panse , loin
sous la ligne de flottaison :
- "Mon vieux Hanss … c'est là-dedans que je gagne mon pain … dans ce ventre …
je suis Jonas depuis plus de 20 ans !"
- Mais Hanss connaît par-coeur les versets de sa Bible comme il connaît le dédale des
entrepôts et les secrets des darses les plus obscures : 'Non , camarade … Jonas est resté
trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un grand poisson …"
- Moi : "………….."
- Hanss : "… avant que ce monstre le vomisse sur un rivage"
- Hanss remonte par l'escalier du bajoyer et je l'entends bougonner par-dessus ses larges
épaules : "Et Dieu ne t'a pas ordonné d'aller à Ninive et tu n'as pas fui à Tarsis , loin de
Yahvé , ha , ha !"
- Moi : "………….."
- Hanss : "Non , tu n'es pas Jonas … tu n'es pas un prophète" . Il me fait face et me
lance du haut des marches : "Juste un pauvre paysan à qui son lopin ne suffit pas pour
vivre … un cul-terreux perdu en mer !" . Il a sur les lèvres un sourire goguenard .
- Moi : "Tu as raison Hanns … et si la mer n'a pas ma peau et si ce veux rafiot ne la
vomit pas sur un rivage , au moins ils l'auront usée !"
comme le ventre d'une baleine"
Hanss est le contremaître du bassin de radoub . Nous sommes sur le radier où , pour
réparations et contrôles , repose le Kritik . J'ai posé la main sur son énorme panse , loin
sous la ligne de flottaison :
- "Mon vieux Hanss … c'est là-dedans que je gagne mon pain … dans ce ventre …
je suis Jonas depuis plus de 20 ans !"
- Mais Hanss connaît par-coeur les versets de sa Bible comme il connaît le dédale des
entrepôts et les secrets des darses les plus obscures : 'Non , camarade … Jonas est resté
trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un grand poisson …"
- Moi : "………….."
- Hanss : "… avant que ce monstre le vomisse sur un rivage"
- Hanss remonte par l'escalier du bajoyer et je l'entends bougonner par-dessus ses larges
épaules : "Et Dieu ne t'a pas ordonné d'aller à Ninive et tu n'as pas fui à Tarsis , loin de
Yahvé , ha , ha !"
- Moi : "………….."
- Hanss : "Non , tu n'es pas Jonas … tu n'es pas un prophète" . Il me fait face et me
lance du haut des marches : "Juste un pauvre paysan à qui son lopin ne suffit pas pour
vivre … un cul-terreux perdu en mer !" . Il a sur les lèvres un sourire goguenard .
- Moi : "Tu as raison Hanns … et si la mer n'a pas ma peau et si ce veux rafiot ne la
vomit pas sur un rivage , au moins ils l'auront usée !"
jeudi 30 juillet 2020
KRANT 238 . L'HORIZON
- Krant : "Heureusement nous avons l'horizon"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"
KRANT 237 . RADOUB
Après chaque campagne , on menait le Kritik en cale sèche . Son équipage l'aban-
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"
Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"
Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .
- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .
lundi 27 juillet 2020
TROIS MOUCHES 194 . AU BALCON (La Peste)
L'ombre s'épaississait dans la pièce . La rue du faubourg s'animait et une exclamation
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .
Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .
Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .
KRANT 236 . QUEL SENS ?
Fort roulis ce jour-là . Sur quel océan ? . Je ne m'en souviens pas . Mais , fait rare ,
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
j'eus la visite du capitaine dans la salle des machines . En authentique marin , de ceux
qui arpentent sans méfiance les ponts et les passerelles , il corrigeait d'instinct les oscil-
lations du Kritik , mains sereinement croisées derrière le dos comme si nous voguions
sur la Vistule par temps calme . Je le suivis entre les pistons Stirling . Mes épaules de
paysan heurtaient les cloisons ; à chaque assaut de la houle , je me retenais aux tuyau-
teries de la chaudière .
- Krant : "Bien entendu , chef , pour vous la vie a un sens"
- Moi , habitué aux apartés déconcertants du capitaine : "Oui , capitaine , la vie a un
sens !" et je savais qu'aussitôt il me révélerait qu'elle n'en avait pas .
- Krant : "Détrompez-vous ! … elle n'en a pas !"
- Moi . J'essuyai sur un chiffon mes mains graisseuses : "Pas de sens … la vie ? …"
- Krant , saluant mon second d'un hochement de tête et poursuivant : "Réfléchissez ,
chef … ce monde qui nous entoure … cette grosse mer … cette infinité de vagues …
ces étoiles … ces galaxies …"
- Moi : "…………"
- Krant : "Le monde est circulaire , minéral … mécanique … pareil à lui-même …
depuis le début des temps …"
- Moi . Je me rattrapai de justesse au volant d'une vanne .
- Krant . Il s'arrêta près de la bouche de la chaudière et me fit face aussi indifférent
aux turbulences que les rivets de la coque : "Un jour , il y a eu une perturbation …
un accident … une étincelle … une chose qui n'aurait jamais dû se produire : la vie"
- Moi : "…………"
- Krant : "Ne voyez-vous pas que la vie va à l'encontre de l'ordonnance invariable du
cosmos ? … qu'est-ce que nous faisons ici ? … n'allons-nous pas à l'inverse du sens ?"
- Moi : "…………"
- Krant , balayant la salle des machines d'un large geste de la main : "Une coque de fer ,
des ponts et des passerelles , une chaudière à vapeur , des pistons Stirling , un arbre de
transmission , une hélice , un équipage … pourquoi , dites-moi ?"
- Moi : "…………"
- Krant : "Pour remplir nos cales à l'autre bout de la terre de sucre de canne ou de bois
de charpente …"
- Moi : ………….."
- Krant , en remontant par l'échelle de fer : "C'est absurde …"
samedi 25 juillet 2020
KRANT 235 . LA DANSE DES YAO
Au vrai , comme je l'ai déjà évoqué , c'est sur la passerelle bâbord du Kritik sous
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
le poste de commandement , à la porte de la cuisine de Monsieur Lee que j'ai vécu
les moments les plus réjouissants de ma carrière quand , le soir , dans le bercement
de tendres océans , je m'affalais sur une chaise de pont - elle appartenait à notre
cuisinier et j'en hériterai après sa mort - pourvue d'accoudoirs et d'un repose-pieds .
Hume partageait mes intuitions ; ce chat flairait que ces pages de notre livre de bord
touchaient à la félicité . Il sautait sur mes cuisses . La lampe-tempête de la cuisine
amplifiait dans ses oscillations le mouvement de la mer et profilait sur les lattes du
pont l'ombre de ses oreilles . Son coeur minuscule , petit à petit , diffusait dans la
paume de ma main qui le caressait , la chaleur que ce fainéant avait emmagasinée en
dormant toute cette sainte journée dans je ne sais quel recoin confortable de la salle
des machines . Ensemble , nous nous tenions sur une frontière exquise : d'un côté ,
l'air salin qui montait du gouffre de notre sillage en lilliputiennes gouttelettes , elles
humidifiaient mon visage et s'accrochaient dans les moustaches de Hume , de l'autre
et qui les refoulait , ce qui tenait de maison , de coquille , notre demeure intime si
inexplicablement paisible au milieu de cette solitude hostile , signifiée par le fumet des
ragoûts de Monsieur Lee et les airs que , allègre et furieusement chinois , il fredonnait :
"La danse des Yao" ou "Je suis une jeune Yugure" .
vendredi 24 juillet 2020
KRANT 234 . SIRIUS
Quand , par une conjonction favorable , le soleil , sur le pont supérieur , donnait
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
à la cloison arrière du poste de commandement sa teinte d'or (je gravissais l'échelle
qui menait à elle en fronçant les sourcils) , que l'océan portait le Kritik comme l'eut
fait entre ses bras une mère endormant son enfant , elle-même assoupie par sa propre
berceuse , que l'équipage semblait s'être accordé au silence et limiter son activité à
quelques lointains claquements de portes , je pouvais , calant mon dos sur la tiède
cloison et allongeant mes jambes sur le pont , suivre le bouillonnement paisible de
notre sillage . Je fermais les yeux et j'attendais l'inéluctable . Car , aussi sûrement que
le lever héliaque de Sirius annonçait aux anciens égyptiens la prochaine crue du Nil ,
Krant quittait le poste de commandement ; j'entendais sur la passerelle le chuintement
grandissant de son pas faussement nonchalant . Puis , ayant dépassé l'angle du gaillard :
- "Ah , chef ! … je savais vous trouver là …"
mercredi 22 juillet 2020
KRANT 233 . RETOUR D'UN CAP-HORNIER
Quand un cap-hornier ou un steamer de long cours revient à Koenigsberg , à l'écart
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
du petit cercle des officiers du port et des armateurs , hommes en noir échangeant à voix
basse , de l'assemblée plus nombreuse des familles , femmes surtout et enfants , vieillards
aussi , foule patiente mais angoissée de ne pas retrouver inchangés les traits de leurs
marins embrassés dans les larmes six mois plus tôt sur le même quai , des dockers criant ,
gesticulant , s'invectivant et tirant à droite et à gauche des aussières énormes , Krant ,
retraité de la marine marchande , mains croisées derrière le dos , l'air incurieux comme s'il
était là par hasard , lâchant par la pipe des bouffées à l'apparente indifférence , promène
les plis impeccables de son uniforme , ses boutons de cuivre étincelants et sa cravate nouée
contre la coque maintenant asservie aux bollards mais encore fumante des mers traversées .
Locke le suit à quelques pas . Le lecteur de ces mémoires se souvient peut-être car je l'ai
relaté ici que Krant , quand il eut rangé pour toujours ses instruments de navigation dans
leurs boîtes , adopta un chat noir du nom de Locke . Ce matou succédait à Hume , notre
chat marin qui partagea 25 ans de nos pérégrinations . Pendant que la foule du quai se
presse autour de l'échelle de coupée que l'on vient d'abaisser , Krant s'assoit sur une
barrique ou sur une pile de madriers ou sur le bâti d'une grue comme étranger à
l'évènement . Locke saute sur ses genoux .
Un soir , je vins sur la darse n°5 pour accueillir un ami , officier mécanicien comme je
l'avais été moi-même . Il revenait d'Afrique . J'avisais Krant , assis sur un tas de cordages ,
Locke à ses pieds .
- "Capitaine" … je tendais la main vers la carène du Nautilus … "n'est-ce pas un beau
spectacle ?"
- Krant : "Quel spectacle , chef ?"
- Moi : "Mais … capitaine … ce navire , le Nautilus , revient d'Afrique … il est chargé
de bois … du teck , de l'okoumé … ça ne vous rappelle rien ?"
- Ktant , en caressant l'échine de Locke : "En Afrique ? … n'avons-nous pas ici assez
de bois ?"
samedi 18 juillet 2020
KRANT 232 . EMPÂTEMENT
J'ai raconté au début de ces mémoires comment deux marins lettons , tout à fait ivres ,
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
s'étaient portés acquéreurs du Kritik sans avoir le premier mark . Notre armateur s'était
substitué à eux pour le paiement de ce tas de ferraille et c'est au fond de ses cales , en
qualité de soutiers , qu'ils lui remboursaient une minuscule partie de leur dette . Krant
- par bonté d'âme ? , parce qu'il croyait à la rédemption ? ou simplement pour de débar-
rasser de deux fainéants , ou parce que la nombreuse famille que , l'un comme l'autre ,
en toute inconséquence , ils avaient commises , vivait dans la misère - paya de sa poche
le reste de leur dû et les lâcha , quittes , libres et guillerets , sur un quai de Koenigsberg .
Nous les retrouvâmes un an plus tard au retour d'une campagne dans l'hémisphère sud ,
attablés à la porte d'un troquet à moins d'une encâblure du même quai , saouls et tenant
aux passants des propos grossiers .
Je posai mon baluchon et dis à Krant : "Capitaine ! … vous voilà mal payé de votre
générosité ! … ces deux-là n'ont rien compris !" . Le capitaine me regarda en souriant
derrière sa pipe . Ses yeux bleus brillaient de malice , signe , je le savais , d'une contrariété
maitrisée . Il dit sur un ton de prophète : "Nul n'est grand que , petit , il l'était déjà ! …
connaissez-vous , chef , une exception à cette règle ? … certes , ces lascars n'en sont
pas une …"
Dans les bureaux de l'armateur , nous apprîmes que l'un comme l'autre de nos anciens
soutiers avait augmenté sa famille d'un moutard famélique . Krant , appuyé au comptoir ,
soudain sombre , murmura pour lui-même : "Deux crétins empâtés dans leur vice" .
vendredi 26 juin 2020
KRANT 231 . UN GRAIN
J'ouvre la porte du carré des officiers au moment où le vent , changeant de direction
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .
Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .
- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .
Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .
- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"
jeudi 25 juin 2020
KRANT 230 . AU LARGE DE SUMBAWA
Quand je ne suis pas de quart , je suis ordinairement sur le pont , accoudé au
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .
Ce jour-là , au large de Sumbawa :
- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .
Ce jour-là , au large de Sumbawa :
- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"
mercredi 24 juin 2020
KRANT 229 . LA MER DES SYRTES
Notre tenue d'apparat . Telle était celle que le capitaine nous avait ordonné de revêtir ,
à nous officiers , mais aussi aux hommes de l'équipage . Lui-même , impeccable dans les
pires tempêtes , était plus astiqué qu'il était possible et il arborait sur sa poitrine la médaille
de la Couronne . Qui allions-nous rencontrer ? . Après nous être écartés de la côte du
Farghestan , nous longions un désert qu'une pluie tiède noyait . Soudain , un drapeau
planté sur une forteresse ruinée apparut à travers le brouillard .
Krant nous fit aligner et il ordonna au timonier après que les pavois eussent été hissés
d'actionner la corne de brume . Là-bas , d'une jetée croulante , un signal lumineux répondit
On nous avait identifiés ; on nous attendait .
J'étais debout , aux côtés du capitaine .
- "L'Amirauté !" , dit-il .
à nous officiers , mais aussi aux hommes de l'équipage . Lui-même , impeccable dans les
pires tempêtes , était plus astiqué qu'il était possible et il arborait sur sa poitrine la médaille
de la Couronne . Qui allions-nous rencontrer ? . Après nous être écartés de la côte du
Farghestan , nous longions un désert qu'une pluie tiède noyait . Soudain , un drapeau
planté sur une forteresse ruinée apparut à travers le brouillard .
Krant nous fit aligner et il ordonna au timonier après que les pavois eussent été hissés
d'actionner la corne de brume . Là-bas , d'une jetée croulante , un signal lumineux répondit
On nous avait identifiés ; on nous attendait .
J'étais debout , aux côtés du capitaine .
- "L'Amirauté !" , dit-il .
PARADIS 143 . CLEMENT VIII
Adam et Ève sont dans l'Atelier de Dieu , assis à la grande table où le Créateur leur
a servi un petit déjeuner : lait , céréales , beurre , confiture maison , baguette tradition .
Son service fait , Dieu s'assoit en face de ses créatures et prend connaissance des der-
nières nouvelles du monde dans un quotidien du soir , celui de la veille .
- Soudain , Dieu s'écrie : "Ils l'ont fait ! … ils ont osé le faire !"
- Ève écarte de son visage le bol de lait chaud qu'elle tient serré entre ses paumes ,
interrompant une délectable lampée : "Quoi ? … quès qui z'ont fait ?"
- Dieu tire sur les pages de son journal en écartant les bras et les secoue pour s'assurer
que ce qu'il a lu , il l'a bien lu et se convaincre que les lettres imprimées disent bien ce
qu'elles disent : "Hier , jeudi"
- Adam : "Quand ?"
- Dieu : "Jeudi 17 février 1600"
- Adam : "Qui a fait quoi ? … où ?" . Il rompt un bout de la baguette tradition .
- Dieu : "A Rome , sur le Campo de' Fiori"
- Adam . Il entend un peu d'italien : "Le Champ des Fleurs ?"
- Dieu , dans un souffle : "Oui , le Champ des Fleurs"
- Ève verse dans son bol un petit supplément de céréales : "Je m'tue à t'le dire : faut pas
lire les nouvelles ! … c'est que des mauvaises ! … à chaque fois , c'est pareil : t'étais de
bonne humeur et te v'la grognon !"
- Dieu : "Je lui ai pourtant dit de faire attention ! … de ne pas s'approcher de la flamme …"
- Adam et Ève sont éclairés par un beau soleil frais .
- Dieu : "L'infini … l'unité de la matière … c'était un visionnaire … un visionnaire qui
n'a pas vu le danger"
- Adam et Ève : "……..?……….."
- Dieu : "Un impertinent … je l'aimais bien"
- Ève : "On lui a fait du mal ?"
- Dieu , abattu : "Oui … pas qu'un peu …"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : L'Inquisition … le Saint-Office … Clément VIII"
- Ève : "Clément ? … c'est un joli prénom"
- Adam : "Qu'est-ce qu'ils lui ont fait à ton gars ?"
- Dieu , jetant le journal sur la table : "Ils l'ont brûlé"
- Ève : "Oh , zut ! … comment qui s'aplait ?"
- Dieu : "Giordano Bruno"
lundi 22 juin 2020
TROIS MOUCHES 193 . LUCETTE SUR LES MAINS (Ada)
Un ou deux jours plus tôt , Berthe avait exigé d'apprendre à marcher sur les mains .
Je la pris aux chevilles , Berthe aplatit sur le gazon ses petites paumes rouges et com-
mença d'avancer lentement . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre mon chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , j'avais commencé à apprendre à Berthe à marcher sur les mains .
Sous mes paumes rouges , j'avais aplati une ou deux mouches qui bourdonnaient contre
ses chevilles . Berthe avançait lentement (et merveilleusement !) sur le gazon vermeil .
Elle exigea que je pris son chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , Berthe m'avait appris à marcher sur les mains . Je commençai
d'avancer lentement sur un gazon où bourdonnaient des mouches vermeilles , ses deux
petites paumes exigeantes aplaties contre mes chevilles , quand Berthe prit mon chapeau
aux pailles rouges .
Je la pris aux chevilles , Berthe aplatit sur le gazon ses petites paumes rouges et com-
mença d'avancer lentement . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre mon chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , j'avais commencé à apprendre à Berthe à marcher sur les mains .
Sous mes paumes rouges , j'avais aplati une ou deux mouches qui bourdonnaient contre
ses chevilles . Berthe avançait lentement (et merveilleusement !) sur le gazon vermeil .
Elle exigea que je pris son chapeau de paille .
Trois jours plus tôt , Berthe m'avait appris à marcher sur les mains . Je commençai
d'avancer lentement sur un gazon où bourdonnaient des mouches vermeilles , ses deux
petites paumes exigeantes aplaties contre mes chevilles , quand Berthe prit mon chapeau
aux pailles rouges .
dimanche 21 juin 2020
DESMOND 135 . MALAISE
Réunion dans le Bureau Ovale . Le Président , le Secrétaire d'État Kissinger ,
Maryline et moi revenons d'une tournée au Moyen-Orient . Pour une fois , j'étais
du voyage . Je suis épuisé . Je ne supporte pas l'avion . Je ne supporte pas le décalage
horaire . Je ne supporte pas le champagne d'Air Force One . Et , maintenant , je ne
supporte pas le cigare du Secrétaire d'État . La tête me tourne , j'ai envie de vomir ,
d'autant qu'Eugene , le majordome , nous apporte dans des petites coupelles le yaourt
au ketchup dont le Président ne peut se passer au petit déjeuner .
- Le Président : "Bon , faisons le point … c'est plutôt bon , non ?"
- Kissinger : "Oui , Monsieur le Président , nous renforçons nos positions"
- Le Président : "Ouais … vous êtes un peu optimiste , Henry … à Jerusalem , Itzhak
m'a fait la gueule"
- Kissinger : "Vous n'auriez pas dû embrasser Hassad sur le tarmac de Damas ,
Monsieur le Président"
- Le Président , énervé : "Oui , je sais , Henry … c'est une gaffe … il me tendait sa joue
… mais , à votre avis , en gros , c'est bon"
- Kissinger : "Absolument , Monsieur le Président"
- Maryline : "Le Roi Farouk est un homme charmant !"
- Kissinger , tirant une bouffée de son cigare : "Un chacal !"
- Maryline : "… et j'ai trouvé Monsieur Sadate très attentionné"
- Kissinger gardant en bouche un énorme potentiel de fumée : "Un clown , un bouffon !"
- Maryline : "Le Président Hassad est si sexy ! … jolie moustache ! … c'est un gentleman !"
- Kissinger expire un monstrueux cumulonimbus : "Hassad est un effroyable salopard !"
- Le Président : "Et vous , Desmond , qu'est-ce que vous en pensez ?"
Mais je ne pense plus rien . Ma vision comme mon cerveau se sont obscurcis . Les traits
des personnages se sont altérés . Le Bureau Ovale oscille , il monte et descend comme la
montagne russe de Knoebels , mon sang se retire dans une nauséeuse marée basse , les
grandes tentures jaunes , derrière le Président , s'agitent comme les ailes d'un papillon
- Common Brimstone me revient absurdement de la lecture récente d'une revue d'entomo-
logie - je pique une tête au passage dans ma coupelle de yaourt avant de sentir derrière
ma nuque l'épaisseur bienfaisante du grand tapis elliptique . Une tache rouge s'agite au-
dessus de moi , qui me tapote les joues :
- "Sucre d'orge !"
- Au loin , la voix du Président : "Heavens ! … il est tombé dans les pommes ! …
Desmond ! … Henry , éteignez ce satané cigare !"
Maryline et moi revenons d'une tournée au Moyen-Orient . Pour une fois , j'étais
du voyage . Je suis épuisé . Je ne supporte pas l'avion . Je ne supporte pas le décalage
horaire . Je ne supporte pas le champagne d'Air Force One . Et , maintenant , je ne
supporte pas le cigare du Secrétaire d'État . La tête me tourne , j'ai envie de vomir ,
d'autant qu'Eugene , le majordome , nous apporte dans des petites coupelles le yaourt
au ketchup dont le Président ne peut se passer au petit déjeuner .
- Le Président : "Bon , faisons le point … c'est plutôt bon , non ?"
- Kissinger : "Oui , Monsieur le Président , nous renforçons nos positions"
- Le Président : "Ouais … vous êtes un peu optimiste , Henry … à Jerusalem , Itzhak
m'a fait la gueule"
- Kissinger : "Vous n'auriez pas dû embrasser Hassad sur le tarmac de Damas ,
Monsieur le Président"
- Le Président , énervé : "Oui , je sais , Henry … c'est une gaffe … il me tendait sa joue
… mais , à votre avis , en gros , c'est bon"
- Kissinger : "Absolument , Monsieur le Président"
- Maryline : "Le Roi Farouk est un homme charmant !"
- Kissinger , tirant une bouffée de son cigare : "Un chacal !"
- Maryline : "… et j'ai trouvé Monsieur Sadate très attentionné"
- Kissinger gardant en bouche un énorme potentiel de fumée : "Un clown , un bouffon !"
- Maryline : "Le Président Hassad est si sexy ! … jolie moustache ! … c'est un gentleman !"
- Kissinger expire un monstrueux cumulonimbus : "Hassad est un effroyable salopard !"
- Le Président : "Et vous , Desmond , qu'est-ce que vous en pensez ?"
Mais je ne pense plus rien . Ma vision comme mon cerveau se sont obscurcis . Les traits
des personnages se sont altérés . Le Bureau Ovale oscille , il monte et descend comme la
montagne russe de Knoebels , mon sang se retire dans une nauséeuse marée basse , les
grandes tentures jaunes , derrière le Président , s'agitent comme les ailes d'un papillon
- Common Brimstone me revient absurdement de la lecture récente d'une revue d'entomo-
logie - je pique une tête au passage dans ma coupelle de yaourt avant de sentir derrière
ma nuque l'épaisseur bienfaisante du grand tapis elliptique . Une tache rouge s'agite au-
dessus de moi , qui me tapote les joues :
- "Sucre d'orge !"
- Au loin , la voix du Président : "Heavens ! … il est tombé dans les pommes ! …
Desmond ! … Henry , éteignez ce satané cigare !"
COTE 137 . 154 . L'ORAGE
La Divinité - le Créateur , ou Zeus ? - intervient-il dans les affaires des hommes ,
dans leurs empoignades ? . Pendant l'été 1917 , voici ce qu'il advint : nos artilleurs
et ceux du Kronprinz règlent leurs comptes , duel d'artillerie lourde . Pas l'aimable
artillerie de campagne ! . Du lourd : du 240 , du 270 et même du 320mm . Cette
métallurgie destructrice nous passe au-dessus de la tête , chaque camp s'acharnant à
réduire l'adversaire en poudre . Nos oreilles subissent , nos cervelles et notre santé
mentale aussi . A côté de moi , Prigent . Il est pâle comme Lazare dans ses bandes
de lin . Il claque des dents . D'énormes obus perforent les collines où sont tapies nos
batteries et , devant nous , la Cote 137 vacille à chaque coup porté derrière sa ligne
où sont embusqués des canons monstrueux . Or , une masse noire phénoménale ,
qu'on n'a pas vue venir , blindée d'acier et fulgurant de zébrures , vient de l'ouest ,
en travers du champ de bataille comme si Dieu le Père , ou quelque divinité , fâché
de n'être convié au Grand Chambardement , à la Grande Tuerie , tentait de faire
entendre sa voix . Martial se jette sur mon flanc : "Nom de Dieu !" , hurle-t-il dans
le pavillon de mon oreille en pointant du doigt l'énorme cumulonimbus . "Nom de
Dieu" , exulte-t-il "un orage !"
D'abord , dans le tolu-bohu de la bataille , on ne perçoit pas le tonnerre : l'omni-
potence de Dieu contre la folie des hommes . A Lui le chaos , aux hommes les
Schneider et les Krupp , à Lui la puissance créatrice , aux hommes l'ingéniosité
destructrice . Mais bientôt , on n'y voit plus rien : une pluie furieuse vient frapper nos
capotes comme une abattée de sagaies , puis une bordée de grêlons ricochent sur nos
casques . La foudre se déchaîne sur nous , sur nos chevaux de frise , sur nos barbelés ,
dans un tonnerre simultané . On n'entend plus rien de notre guerre . Elle disparaît sous
des trombes d'eau . Ça dure dix minutes , le temps du Déluge …
Tout s'arrête brutalement . L'orage s'éloigne . Un résidu de pluie disperse ses perles
minuscules dans l'air ressuscité . Le duel d'artillerie a tourné court . Silence sur la ligne
de front . Martial , hilare et tout dégoûtant , au milieu de la tranchée inondée , au
capitaine rembuché dans sa cagna : "Orage de Dieu contre orage de fer , mon capitaine !
… ça leur a cloué le bec aux artilleurs !"
dans leurs empoignades ? . Pendant l'été 1917 , voici ce qu'il advint : nos artilleurs
et ceux du Kronprinz règlent leurs comptes , duel d'artillerie lourde . Pas l'aimable
artillerie de campagne ! . Du lourd : du 240 , du 270 et même du 320mm . Cette
métallurgie destructrice nous passe au-dessus de la tête , chaque camp s'acharnant à
réduire l'adversaire en poudre . Nos oreilles subissent , nos cervelles et notre santé
mentale aussi . A côté de moi , Prigent . Il est pâle comme Lazare dans ses bandes
de lin . Il claque des dents . D'énormes obus perforent les collines où sont tapies nos
batteries et , devant nous , la Cote 137 vacille à chaque coup porté derrière sa ligne
où sont embusqués des canons monstrueux . Or , une masse noire phénoménale ,
qu'on n'a pas vue venir , blindée d'acier et fulgurant de zébrures , vient de l'ouest ,
en travers du champ de bataille comme si Dieu le Père , ou quelque divinité , fâché
de n'être convié au Grand Chambardement , à la Grande Tuerie , tentait de faire
entendre sa voix . Martial se jette sur mon flanc : "Nom de Dieu !" , hurle-t-il dans
le pavillon de mon oreille en pointant du doigt l'énorme cumulonimbus . "Nom de
Dieu" , exulte-t-il "un orage !"
D'abord , dans le tolu-bohu de la bataille , on ne perçoit pas le tonnerre : l'omni-
potence de Dieu contre la folie des hommes . A Lui le chaos , aux hommes les
Schneider et les Krupp , à Lui la puissance créatrice , aux hommes l'ingéniosité
destructrice . Mais bientôt , on n'y voit plus rien : une pluie furieuse vient frapper nos
capotes comme une abattée de sagaies , puis une bordée de grêlons ricochent sur nos
casques . La foudre se déchaîne sur nous , sur nos chevaux de frise , sur nos barbelés ,
dans un tonnerre simultané . On n'entend plus rien de notre guerre . Elle disparaît sous
des trombes d'eau . Ça dure dix minutes , le temps du Déluge …
Tout s'arrête brutalement . L'orage s'éloigne . Un résidu de pluie disperse ses perles
minuscules dans l'air ressuscité . Le duel d'artillerie a tourné court . Silence sur la ligne
de front . Martial , hilare et tout dégoûtant , au milieu de la tranchée inondée , au
capitaine rembuché dans sa cagna : "Orage de Dieu contre orage de fer , mon capitaine !
… ça leur a cloué le bec aux artilleurs !"
vendredi 19 juin 2020
KRANT 228 . CHANGEMENT DE PEAU
Nous cabotions le long d'îles frisonnes . Monsieur Lee était assis à côté de moi
sur le prélart d'un panneau ; nous suivions distraitement , sans mot dire , la course
des vagues . Le ciel était lourd , une lourdeur grise , et des éclats d'écume arrachés
à la mer frappaient nos vareuses . Nous les recevions sans émotion , avec l'indiffé-
rence de ceux qui , longtemps , ont partagé un même espace : les accessoires de la
mer - le vent , l'embrun , le déferlement - ne touchaient plus nos sens .
- Moi , rompant le silence : "Monsieur Lee , quelle bizarre impression …"
- Monsieur Lee , comme sachant de quoi je parlais : "Hi , hi ..."
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … le vent , l'embrun , le déferlement de ces masses
d'eau ne nous affectent plus …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi …"
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … sommes-nous à ce point apathiques ?"
- Monsieur Lee : "Cela vous étonne , chef ?"
- Moi . Un oiseau de mer frôla sans un cri nos mâts de charge : "Amorphes … inertes
sur ce panneau de cale … insensibles à l'éclat des vagues …"
- Monsieur Lee . Il s'était tourné vers moi et regardait par-dessus mon épaule la ligne
basse de Sylt à peine visible . Il passa le bout de la langue sur ses lèvres blanches de
sel : "Nous avons troqué nos peaux pour une autre …"
- Moi : "Comment cela ?"
- Monsieur Lee : "Ce goût de sel … nous SOMMES la mer … hi , hi , hi …"
sur le prélart d'un panneau ; nous suivions distraitement , sans mot dire , la course
des vagues . Le ciel était lourd , une lourdeur grise , et des éclats d'écume arrachés
à la mer frappaient nos vareuses . Nous les recevions sans émotion , avec l'indiffé-
rence de ceux qui , longtemps , ont partagé un même espace : les accessoires de la
mer - le vent , l'embrun , le déferlement - ne touchaient plus nos sens .
- Moi , rompant le silence : "Monsieur Lee , quelle bizarre impression …"
- Monsieur Lee , comme sachant de quoi je parlais : "Hi , hi ..."
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … le vent , l'embrun , le déferlement de ces masses
d'eau ne nous affectent plus …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi …"
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … sommes-nous à ce point apathiques ?"
- Monsieur Lee : "Cela vous étonne , chef ?"
- Moi . Un oiseau de mer frôla sans un cri nos mâts de charge : "Amorphes … inertes
sur ce panneau de cale … insensibles à l'éclat des vagues …"
- Monsieur Lee . Il s'était tourné vers moi et regardait par-dessus mon épaule la ligne
basse de Sylt à peine visible . Il passa le bout de la langue sur ses lèvres blanches de
sel : "Nous avons troqué nos peaux pour une autre …"
- Moi : "Comment cela ?"
- Monsieur Lee : "Ce goût de sel … nous SOMMES la mer … hi , hi , hi …"
Inscription à :
Articles (Atom)