lundi 31 mars 2014

COTE 137 . 1

_ Martial , cérémonieux :
"Fayots , sauce casque à pointe ! "
et il claque dans nos trois gamelles la ration du jour .

_ Puis , levant sa gourde :
" Cote 137 … mis en bouteille au Château ! "
et il verse dans nos trois quarts un centimètre de
piquette .

Il pleut . L'eau dégouline sur nos capotes . Derrière
nous , il y a le cratère et , derrière le cratère la tranchée
serpente , incertaine dans la terre noire , à demi-éboulée
ici , disparaissant là sous un embrouillage de barbelés ,
reparaissant plus loin entre les chevaux de frise jusqu'aux
sacs de sable qui protègent l'abri du capitaine . Ce matin ,
un obus de 460 a frappé notre boyau et creusé un cratère
où s'est volatilisé le quart de la compagnie . Nous estimons
son diamètre à environ sept mètres . Il s'est immédiatement
rempli d'une eau huileuse et rouge sombre ; trois rats
flottent à sa surface , ventre en l'air . Quand la canonnade
a cessé , le capitaine a fait l'appel en hurlant nos noms
depuis la casemate . " Guillou ? … présent ! … Landais ? …
présent ! … Leveque ? …….. Leveque ? ….. . Quatorze
fois , le nom d'un camarade est resté suspendu aux nuages
indifférents du champ de bataille . Quatorze hommes de la
compagnie mijotent au fond du cratère . Nous n'avons
jamais encaissé coup aussi dur .

Nous mangeons en silence . L'artillerie lourde travaille au
loin , très loin , vers le village de Montrepont . Une bulle
énorme vient à crever au milieu du cratère , comme un
dernier rot .

_ Martial lève son quart :
"A votre santé , les gars ! "… et il jette sa piquette dans le
trou .

Nous rions de bon coeur … c'est un rire léger .

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