dimanche 23 mars 2014
ELEUSIS
Nous fûmes à Eleusis trois ans sur ordre de nos
stratèges car il était inscrit dans leur génome qu'un
matin , mille trirèmes fortement toilées portant chacune
cent soixante-dix rameurs surgiraient de la brume ,
tous bordages écumants , et qu'elles ficheraient leurs
rostres de bronze dans le sable de nos frontières .
La Civilisation avait un ventre mou , et c'était Eleusis…
Or , la bataille que nos maréchaux escomptaient n'eut
jamais lieu . Jamais je n'entendis le son du canon ,
jamais je ne vis l'ennemi .
Les premiers mois de notre cantonnement se résument
en un mot : l'attente . Nous étions aux confins du monde ,
immobiles et silencieux , scrutant l'invariable horizon .
Nous avions tant briqué nos culasses qu'elles renvoyaient
au soleil des barbares l'état exact de nos forces .
Comme une réaction chimique lente et comme si le
sable s'était vitrifié sous nos guêtres , l'attente se transforma
en ennui . Pour le tromper , l'état-major ménagea par
compagnie des permissions tournantes . Nous chassâmes
l'ours brun dans les forêts du nord et le chat sauvage .
Puis l'armée dans son entier amena le drapeau. Nous
troquâmes nos casquettes pour des chapeaux de paille ,
nous déboutonnâmes nos tuniques et retroussâmes nos
garances au-dessus du mollet . Nous liâmes avec les
femmes indigènes . Faunes et satyres furent sous l'ombrage
des grenadiers nos compagnons de beuveries .
Les barbares attaquèrent à l'autre bout du continent ,
dans l'open-field . Ils saccagèrent nos villes et brûlèrent
nos campagnes . Pour sauver l'armée , nos stratèges
capitulèrent sans conditions et nous payâmes un tribut
tout à fait exagéré .
Quant à moi , je restai à Eleusis où il fait si bon vivre.
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